Trois femmes puissantes

C'est l'histoire d'un critique qui s'improvise devin et de trois romancières qui seront le visage de la littérature de demain.

INCIPIT
3 min ⋅ 15/04/2026

@Corinne Day sur le tournage de Virgin Suicides de Sofia Coppola@Corinne Day sur le tournage de Virgin Suicides de Sofia Coppola

Pauline Clavière, Spécimen

Une confession. J'ai un léger faible pour les histoires mettant en scène des écrivains, doubles étranges de l’auteur, pris au piège d'un jeu de miroirs déformants. En plus de convoquer des romanciers géniaux comme Bret Easton Ellis - lisez Lunar Park, entreprise de détournement jubilatoire - le procédé permet de brouiller les pistes entre réalité et fiction et de déployer une puissante réflexion méta, l’histoire d’une histoire en train de s’écrire. Dans un roman protéiforme, déchirant, sous tension, Pauline Clavière prouve qu’elle maîtrise cet art périlleux à la perfection.

Comme elle, la narratrice de Spécimen est écrivaine, mère de famille, installée à Marseille. Un jour, Mina, la nounou de son fils, lui confie le journal intime de Rafaël, son enfant à elle, âgé de 18 ans. Accusé d'être membre d'un réseau pédocriminel, il est en fuite. La nourrice pense que la romancière pourrait l’aider à le retrouver. Tout sent mauvais dans cette affaire et en premier lieu le contenu nauséabond qu’elle découvre dans les carnets du jeune garçon. Surtout, cette proposition réactive pour l’autrice une cicatrice jamais refermée : la disparition de Laura, son amie d'enfance. Et pourtant, l’écrivaine fonce tête baissée, en quête de vérité.

Jonglant entre les formes narratives - dépositions au commissariat, extraits du journal intime, entretien avec un psychologue spécialisé, reconstitution du procès - Pauline Clavière façonne un récit haletant où règnent les apparences. Un faux thriller mais un vrai drame intime sur la fabrique des monstres, les traumas qu'on enfouit, la puissance des histoires qu'on se raconte. Avec, à l’horizon, le mystère insondable de l’écriture, cette obsession qui, en même temps, vous consume et vous sauve.

Lucille Novat, Voir venir

Après De grandes dents, un essai remarquable qui déconstruisait la morale admise du Petit Chaperon Rouge, Lucile Novat choisit cette fois le roman pour détourner une autre oeuvre de Charles Perrault, Barbe bleue. Le titre déjà, sert à vous mettre à la puce à l’oreille, référence directe à la célèbre adjuration qui résonne au coeur du conte originel : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? ». La voix d’une femme éplorée ayant découvert les sévices que Barbe Bleue a fait subir à ses précédentes épouses et qui a demandé à sa soeur de grimper sur la plus haute tour pour guetter l’arrivée de ses frères.

Lucille Novat reprend tous les motifs du conte pour mieux les détourner. Son château à elle, c’est la Maison d’éducation de la légion d’honneur, cachée dans la Basilique Saint-Denis où furent enterrés les Rois de France, une institution réservée aujourd’hui aux descendantes de décorés de la République. Son prédateur prend bien des visages : des familles, un microcosme, une société, tous gangrénés, où l’on souffre en silence, où l’aveuglement et le déni triomphent, où la fièvre flirte avec la folie. Ses proies se prénomment Lou, Yasmine, Adèle, Suzanne et leur surveillante Vanessa, gardienne fragile d’un royaume peuplé de fantômes où le drame est prêt à surgir.

Noir et dérangeant, bourré de style, Voir Venir est un bijou qui infuse sa poésie de malaise, une danse macabre convoquant aussi bien les classiques du conte gothique que The Virgin Suicides de Sofia Coppola.

Pauline Klein, Pourquoi je mens

Pourquoi je mens. Un titre comme une confession pour une écrivaine qui a fait de sa vie une fiction. Ou plutôt un manifeste qui éclaire tout ce que Pauline Klein a écrit auparavant. Et si ses narratrices, conçues comme des doubles de papier déformés, et si son goût pour les personnages adeptes du mensonge et de l’usurpation d’identité, et si le chaos amoureux qu’elle s’amuse à croquer, trouvaient leur source dans une cicatrice originelle qui ne s’est jamais refermée ?

Pauline Klein avait dix ans quand son père est mort. Elle ne connaissait presque rien de cet homme qui lui rendait rarement visite et qu’on ne laissait jamais seul avec sa fille. Alors presque naturellement, la porte s’est refermée, aussitôt après son suicide. Au point qu’on s’étonne autour d’elle. «Tu n’as pas tellement souffert, finalement, de la mort de ton père » lui adresse même un jour sa grand-mère. Mais les voies du deuil sont impénétrables et il s’écrit souvent à rebours, pour relire nos choix, éclairer notre parcours. Comme s’il existait une passerelle entre le monde des morts et celui des vivants.

Alors il y a quelques années, plusieurs décennies après sa mort, Pauline Klein s’est décidée à partir sur les traces de cette figure mystérieuse. Pas en enquêtrice obsédée à l’idée d’apprendre la vérité, d’ailleurs pour cela, elle fera appel à un drôle de détective privé, mais en romancière qui recompose, fantasme, invente.

©Pascal Ito ©Pascal Ito

Sa manière de se mettre en scène amuse et touche, surtout lorsqu’elle cherche l’ombre de son père derrière ses relations qu’elle gâche avec application ou derrière son rapport curieux à l’argent. Et au fil des pages de se dessiner un mausolée littéraire dédié à tous les absents qui, sans même qu’on s’en aperçoive, façonnent nos vies. Un récit doux-amer, mélancolique mais drôle, portée par une intuition, celle d’une fille persuadée que c’est à son père qu’elle doit d’être romancière.

Bonne lecture !

INCIPIT

Par Léonard Desbrières

Journaliste littéraire et critique depuis presque dix ans au sein de la rédaction du Parisien, de LiRE Magazine Littéraire, de Konbini ou encore GQ, passé par La Grande Librairie, je m'intéresse de près à l'émergence des nouvelles voix romanesques qui incarneront la littérature de demain.

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