Ecrasée par le poids de son sérieux, happée par l’autofiction et les chroniques familiales, la littérature française ne serait-elle pas devenue redondante et coincée ? Un coup d’oeil du côté des romans étrangers suffit à trancher. Lumière sur 3 objets littéraires non-identifiés qui adresse un bras d'honneur aux conformistes et aux puritains.
©Kourtney Roy
C’est l’histoire d’un mec devenu écrivain en fouillant les poubelles. Photographe madrilène, collectionneur compulsif dont l’appartement regorge d’objets trouvés, éboueur pour arrondir ses fins de mois, Paco Gomez a pris l’habitude d’inspecter méticuleusement tout ce que les gens déposent dans la rue, au grand étonnement de son entourage. Un jour de 2003, son beau-frère l’appelle, il a une affaire en or pour lui. Un appartement entier vient d’être vidé sur le trottoir de la calle del Pez. Le point de départ d’une enquête obsédante.
Elmer Modlin, à Madrid, au début des années 1970 : une des photos trouvées par Paco Gomez
En plongeant dans les ordures comme « un vautour dénué de toute pudeur », Paco Gomez tombe nez à nez avec une centaine de lettres et de photos représentant la même famille, les Modlin. Le père Elmer fut acteur de seconde zone à Hollywood dans les années 60. La mère Margaret était peintre, naviguant dans les mêmes eaux surréalistes que Dali. Le fils Nelson avait tout du bel éphèbe, à la fois socialite et entrepreneur. Pourquoi se sont-ils exilés à Madrid ? D’où leur vient cet amour débordant pour Franco ? Pour quelles raisons ont-ils sombré dans l’oubli ?
Fort d’un travail de recherche titanesque, Paco Gomez tente de répondre à toutes ces questions. Il a consacré dix ans aux Modlin. Des jours et surtout des nuits à fixer ces clichés étranges, à interroger les archives et rencontrer des témoins potentiels. Si l’on se prend de passion pour le puzzle en train de se recomposer sous nos yeux, si l’on est tenu en haleine par les secrets tenaces d’une famille mystique et déjantée, on est surtout fasciné par la démarche obsessionnelle de l’auteur, cramponné à ce qu’il n’a cessé de considérer comme le sujet de sa vie.
La publication à rebours du premier roman d’un écrivain étranger devenu incontournable a beau être une vieille ritournelle éditoriale, elle constitue une entreprise littéraire passionnante pour le lecteur. Parce qu’elle offre une opportunité rare, celle de découvrir et de décrypter un coup d’essai, beau parce qu’imparfait, à l’aune d’une œuvre qu’on a déjà lu et adoré. À quoi pouvait donc ressembler la première histoire publiée par la jeune Mariana Enriquez en 1995, alors qu’elle n’avait que 22 ans ? L’autrice du terrassant Notre part de nuit, avait-elle déjà au fond d’elle la même magie noire ?
À lui seul, son titre annonce la couleur. La Descente c’est le pire comme ces lendemains qui déchantent après avoir touché du doigt les paradis artificiels. La drogue, c’est le ciment du duo fracassé et autodestructeur qui hante les pages de ce premier roman. Facundo, le bel éphèbe, prostitué à ses heures perdues, hanté par les cauchemars et Narval, en proie à une forme de démence qui l’assaille de visions monstrueuses, accompagnés de l’imprévisible Carolina arpentent dans les années 90, un Buenos Aires nocturne et inquiétant, frisant avec le fantastique.
Une danse macabre de l’amour et de la folie que la romancière elle-même a décrit comme un hommage aux deux couples qui ont obsédé son adolescence : Keanu Rives et River Phoenix dans le film My own private Idaho de Gus Van Sant ; Lestat et Louis dans le conte gothique d’Anne Rice, Entretien avec un Vampire. Comme le manifeste de toutes ses œuvres à venir.
Peu traduit en France et cantonné aux sphères du polar avec sa série mettant en scène le détective Simon Brenner, le romancier autrichien Wolf Haas vient par surprise électriser notre printemps littéraire avec Court-Circuit. Le roman, à la construction virtuose est directement inspiré du maître des illusions d’optique, l’artiste néerlandais Maurits Cornelis Escher et notamment de son œuvre Mains dessinant, une lithographie qui représente une feuille de papier sur laquelle deux mains se dessinent dans un cercle infini.
Mains dessinant de Maurits Cornelis Escher
Une histoire sans queue ni tête. Orateur funéraire payé pour déclamer de grandes tirades en l’honneur des défunts, célibataire endurci et passionné de puzzles, Franz Escher attend chez lui l’intervention d’un électricien. Il se lance dans la lecture d’un livre sur le dénommé Elio Russo, ancien mafioso qui a dénoncé les grands parrains du milieu et découvre avec stupeur que lors de sa dernière nuit en cellule, le malfrat lisait un livre racontant l’histoire d’un orateur funéraire nommé Franz Escher, guettant l’arrivée de son électricien.
Dans un jeu de miroir à dormir debout, Wolf Haas imbrique avec une maestria impressionnante deux récits et deux intrigues qui n’ont en apparence aucun lien. Dans la lignée de Georges Pérec ou Italo Calvino, grandes figures de l’Oulipo, il fait de la narration un laboratoire ludique sans jamais tomber dans l’artifice ni perdre le fil. Jusqu’au coup de jus final. Un bonbon acidulé qui fait un bien fou et une piqure de rappel : la littérature est un jeu.
Bonne lecture !
Paco Gomez, L’Incroyable famille Modlin