Avec la publication, en exclusivité mondiale, du trash et génial Diables Blancs, dernier roman de James Robert Baker (1946-1997), auteur maudit par l'Amérique puritaine des années 90, Monsieur Toussaint Louverture réussit un nouveau coup de maître et prouve qu'il est un digger hors-pair de trésors littéraires.
©Nadia Lee Cohen
Un éditeur, Monsieur Toussaint Louverture, maison indépendante qui depuis plus de vingt ans nous régale, nous dérange, nous terrorise avec des trésors exhumés des entrailles de la littérature mondiale, du roman graphique d’Emil Ferris, Moi ce que j’aime c’est les monstres, Fauve d’or à Angoulême en 2019 au monument de l’underground La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski en passant bien sûr par la saga fantastique Blackwater, devenu un best-seller écoulé à plus d’un million d’exemplaires en France.
Un auteur, James Robert Baker (1946-1997), enfant d’une famille ultra-conservatrice de Californie métamorphosé en figure queer des marges de Los Angeles. Une étoile montante des lettres américaines dans les années 80, devenue à cause d’un livre, Tim and Pete (1993), roman gay antisystème à la provocation sans limite, un paria boycotté par l’ensemble du monde littéraire, au point de se suicider alors qu’il n’avait que 50 ans.
Un roman maudit, Diables blancs, écrit pendant les dernières années de sa vie, loin de la foule déchaînée, refusé partout et publié aujourd’hui en France pour la première fois dans le monde. Avant même de lire un seul mot du livre, il faut bien reconnaître une forme de fascination pour la légende qui entoure ce morceau d’histoire littéraire. Mais est-il à la hauteur de sa réputation ?
Quelques années avant The Blair Witch Project (1999), le film de Daniel Myrick et Eduardo Sánchez qui a popularisé le procédé narratif et visuel du « found footage », permettant de présenter un film comme une vidéo authentique, la plupart du temps filmé par les protagonistes de l'histoire juste avant le drame, James Robert Baker utilise lui un autre artifice et s’appuie sur des enregistrements audios. Sept cassettes découvertes un matin dans sa boîte aux lettres par Jim, voisin et ami romancier du dénommé Tom Dunbar, qui s’apprête à nous conter son histoire de vive voix.
L’oralité du texte, ces mots crus, cette pensée qui se déroule de manière un peu brouillonne mais extrêmement vivante, c’est d’ailleurs la première chose qui interpelle dans ce roman. L’artifice donne de la chair au récit, vous happe dès la première phrase.
« Salut, Jim ! Alors c’était comment le Mexique ? Il avance ce roman ? Tu te demandes sûrement ce que c’est que ce bordel. Bah je vais te le dire, si tu viens à peine d’arriver et que tu n’as pas encore eu l’occasion de regarder les infos, tu ne dois peut-être pas tout comprendre. Mais le voilà Jim, ton bon gros True Crime »
Comme tout romancier visionnaire, James Robert Baker se moque d’une époque qu’il sent advenir et croque à merveille l’obsession, très actuelle, pour la littérature du fait divers. Diables Blancs offre une parodie jubilatoire de True Crime en mariant le thriller trash à une réflexion plus méta sur la littérature.
Qui est donc ce fameux Tom Dunbar ? Ancien romancier à succès qui a touché le pactole avec un True Crime sensationnaliste mais pas dénué de style, il a ensuite disparu des radars et quasiment essoré tous ses à-valoir dans un train de vie délirant propre à la high-society de La Cité des Anges : dîner hors de prix, soirées dantesques, drogues et alcool en perfusion.
©Slim Aarons
Mais la raison la plus évidente de sa ruine ? Beth, sublime, passionnée mais vénéneuse. Elle est à la tête d’un restaurant à concept foireux qui s’est transformé en gouffre financier. Ne supportant pas l’idée du déclassement, aimant rien de plus que l’argent, elle pousse sans cesse Tom à écrire le grand roman qui pourrait leur assurer la gloire.
Pour continuer à flamber et garder leur villa de rêve de Pacific Palisades, quartier le plus huppé de Los Angeles, le couple infernal est prêt à tout, même à avaler sa fierté et demander de l’argent au père de Beth, auteur à succès aussi détestable que richissime. Et même à aller beaucoup loin si jamais l’homme refuse d’accéder à leur requête, échafaudant un plan pour le moins dérangé qu’on peut résumer en trois mots-clé : meurtre, mise en scène et best-seller à succès.
Diables Blancs s’offre au lecteur comme un concentré de toute la haine et de la rancœur accumulés par son auteur contre la société abjecte qui l’a mis au ban. Le rythme effréné, condensé en à peine 250 pages, l’humour méchant, la satire des WASPs, classe blanche dominante américaine au cynisme sans limite : tout cela rappelle forcément Bret Easton Ellis. Il y a dans le livre une entreprise similaire à celle que ce dernier a initié deux ans plus tôt avec American Psycho (1991), charge impitoyable adressée aux yupies new-yorkais.
Bret Easton Ellis, 1985 @Tony Palmieri
Mais il y aussi du Bret des Eclats (2023) dans cette volonté de croquer ce qui fait la particularité d’une ville comme Los Angeles. Avec ses secrets et ses légendes, la Cité des Anges a toujours fait tourner la tête des écrivains, au premier rang desquels le “Demon Dog” James Ellroy, qui lui a consacré sa vie. James Robert Baker vient à son tour alimenter la machine à fantasme. Les longues virées de Tom Dunbar, camé jusqu’à l’os, à travers la ville, le petit théâtre qui se joue derrière les murs épais des villas composent une fresque magnétique et salissante.
Mais c’est sur la réflexion méta que Diables Blancs détonne et passionne. Ce personnage de romancier, sorte de double maléfique de James Robert Baker, qui pour maintenir son niveau de vie et retrouver l’inspiration, ne voit d’autres moyens que de mettre en scène un meurtre dont il serait le témoin privilégié afin de le raconter dans un best-seller à succès : quelle plus terrible mise en abîme de la vanité des auteurs ?
Un roman sur la peur panique d’être effacé de la société écrit par un romancier qu’on a cherché à faire taire, publié à l’heure où l’Amérique bannit les livres et ouvre grand les bras à la cancel culture. Retour vers le futur.
Bonne lecture !
Diables Blancs, James Robert Baker, Monsieur Toussaint Louverture