L’auteur·rice britannique Olivia Laing explore le mal du siècle, la solitude, à l'aune de sa propre vie, de New-York où elle s'est un jour retrouvée démunie et des grandes figures de l'art qui ont fait de cet état la source de leur génie
Olivia Laing @Simmons Finnerty pour The Gentlewoman
Il a fallu un peu de temps pour secouer l’institution mais Gallimard inaugure enfin une collection de non-fiction, offrant définitivement ses lettres de noblesses en France à une littérature du réel où le documentaire de société se mêle à l’enquête intime, le plus souvent avec un « je » incarné.
Et la maison n’a pas lésiné sur les moyens, publiant coup sur coup la reine du punk, Patti Smith de retour avec Le Pain des Anges, complément très attendu de son autobiographie culte Just Kids (2010) et la romancière Siri Hustvedt qui, avec Ghost Stories, se livre pour la première fois sur le grand amour de sa vie, le géant des lettres américaines, mort il y a deux ans, Paul Auster. Deux événements éditoriaux qui ne doivent pas vous faire passer à côté du troisième pilier de la collection, un livre merveilleux, signé par l'auteur.rice et critique d’art britannique Olivia Laing et intitulé Lonely City.
Au vu de sa réputation dans les pays anglo-saxons – iel fut notamment le mentor de Maggie Nelson et est souvent comparée à Deborah Levy, dont elle est proche - c’est presque une anomalie qu’Olivia Laing n’ait jamais été traduite en France. À l’occasion des dix ans de la parution en Angleterre de son œuvre phare, l’injustice est désormais réparée.
Lonely City, sous-titré dans son édition française Aventures dans l’art de la solitude, débute comme la plus parfaite des comédies romantiques, par une rupture brutale. Amoureuse d’un américain, Olivia Laing quitte l’Angleterre pour s’installer à New-York mais au dernier moment, l’homme change d’avis, rompt et la laisse plantée là.
Plutôt que de rentrer chez elle, iel décide alors de se confronter à sa solitude, décuplée par le tumulte d’une ville grouillante et tentaculaire. Mais pas dans un exercice de catharsis larmoyant, bien au contraire, le « je » fait plutôt ici office de guide à travers une déambulation artistique. Il s’efface pour plonger au cœur de la vie et l’œuvre de certaines grandes figures du cinéma, de la photographie ou de la peinture, qui ont façonné l’image de la solitude.
L’imbrication entre littérature de l’intime et revue critique fait d’ailleurs penser à une autre œuvre acclamée d’Olivia Laing, un bijou qu’on aimerait lui-aussi voir traduit en français, The Trip to Echo Spring: On Writers and Drinking (2013). Un voyage à travers l’Amérique où l'auteur.rice analyse les liens entre créativité et alcoolisme en comparant l’histoire de sa propre famille, gangrénée par cette addiction, et les trajectoires d’écrivains illustres comme F. Scott Fitzgerald, Raymond Carver et Ernest Hemingway, tous accro à la bouteille.
Retour à Lonely City. Si l’on croise les totems de la solitude, Alfred Hitchcock, Nan Goldin ou encore Michel Basquiat, on découvre aussi avec bonheur des figures moins connues de l’underground comme Klaus Nomi, '“mutant chantant” et icône new wave ou encore Josh Harris, premier lanceur d’alerte sur l’isolement à l’ère d’internet.
Mais ce sont surtout quatre icônes singulières qu’Olivia Laing porte au nu. D’abord, comme une évidence, Edward Hopper, le grand peintre consacré de la solitude, qui avec ses tableaux Automat ou Nighthawks l’a représentée comme personne. Ensuite le père de la Factory, Andy Warhol, pourtant socialite au dernier degré mais qui éprouvait son homosexualité comme une solitude existentielle. Puis Henry Darger, peut-être la figure la plus passionnante du lot, un peintre qui, toute sa vie, composa ses œuvres dans un isolement volontaire, un néant social absolu. Et enfin David Wojnarowicz, artiste militant qui prit les armes contre l’isolement généré par nos sociétés.
Andy Warhol @Olivero Toscani
Poétique, érudit mais jamais plombant, le tout forme un maelstrom jubilatoire, une enquête à travers l’histoire de l’art où on éprouve et on apprend, à considérer la solitude, non pas comme une malédiction mais comme une force créatrice. Ou comme chantait Dennis Wilson dans son premier album après la séparation des Beach Boys : « Loneliness is a very special place ».
Bonne lecture !
Olivia Laing, Lonely City, Gallimard, traduit par Stéphane Roques, 312p, 23€50
Edward Hopper, Nighthawks