Les Écrivains aussi sont du voyage

Il fait beau, il fait chaud, le week-end approche. Préparez votre baluchon, on prend le large. Et les écrivains aussi sont du voyage.

INCIPIT
4 min ⋅ 19/03/2026

©Robert Frank, le photographe de la Beat Generation©Robert Frank, le photographe de la Beat Generation

Brion Gysin, Voyage à Alamût

Connaissez-vous Brion Gysin ? Probablement pas. Poète, performer, peintre, il est de ces figures artistiques mystérieuses qui ont traversé le XXème siècle dans l’ombre, insufflant aux icones de la création certaines idées, certains concepts entrés au panthéon. Éminence grise de la Beat Generation et surtout de son ami William Burroughs, c’est lui qui en 1958, l’initie à la célèbre technique du « Cut-Up », visant à découper un texte original en fragments aléatoires et à les réarranger pour produire un texte nouveau. Procédé qui nous offrira certaines œuvres dingues de Burroughs comme La Machine Molle (1961) ou Nova Express (1964).

C’est lui aussi qui en 1969, au détour d’un voyage au Maroc pour accompagner les Rolling Stones, fait découvrir à Brian Jones la musique mystique des habitants de Jajouka, petit village du Rif. Une rencontre qui donnera lieu des années plus tard à une collaboration emblématique du groupe, la chanson Continental Drift. C’est lui enfin qui souffla au scientifique Ian Sommerville, l’idée de la Dreamachine, un cylindre rotatif pourvu de fentes et d'une ampoule en son centre, qui tournait à une fréquence si particulière qu’elle plongeait le cerveau dans un état de détente maximale, propice aux hallucinations.

Seul un éditeur comme Allia, précieux dénicheur de trésors, pouvaient faire resurgir des entrailles de la littérature ce chef-d’oeuvre quasi introuvable. Le récit d’une quête existentielle aux confins du réel. En 1973, Brion Gysin part en Iran à la recherche d’Alamût, la forteresse mythique des Assassins, société secrète fondée en 1090, rendue célèbre par le jeu vidéo Assassin’s Creed.

Leur mission : exécuter sur demande vizirs, califes ou croisés. Tous, des cibles désignées par « Le Vieux de la Montagne » Hassan I Sabbah, prophète annonciateur de Paradis et surtout distillateur de paradis artificiels, offrant à ses fidèles tueurs les vertiges d’une substance qui leur tiendrait de nom : “haschichins”. 900 ans plus tard, Brion Gysin parcourt les ruines de cet ordre déchu espérant entendre l’écho de leur transe. Délire mystique gonflé d’orientalisme, recherche du trip ultime, réflexion sur le pouvoir et la transgression : son livre est le plus pur manifeste des obsessions qui traversaient la contre-culture de l’époque.

À partir du 10 Avril, le Musée d’Art Moderne de Paris présente la première rétrospective de l’œuvre de Brion Gysin.

Deborah Levy, Une année à Paris, avec Gertrude Stein

Chez Deborah Levy, rien n’est figé. La preuve, c’est une « autobiographie en mouvement, écrite dans la tempête de la vie » qui l’a consacrée comme l’une des voix les plus puissantes de la littérature contemporaine. Ce que je ne veux pas savoir (2020), Le Coût de la vie (2020), État des lieux (2021) sont des textes portés par une écriture si vivace, si charnelle, qu’ils confèrent à l’autofiction une énergie contagieuse, touchant à l’universalité. Devenue une icône littéraire en France, presque encore plus qu’au Royaume-Uni, la britannique est sans cesse fourrée à Paris et la capitale française est même le cœur de son nouveau récit.

Gertrude Stein dans son salon parisien en 1920Gertrude Stein dans son salon parisien en 1920

Naviguant entre enquête, biographie et poésie, elle déroule en miroir deux existences marquée par le sceau de l’ailleurs, deux errances parisiennes dédiées à la création. D’un côté, celle d’une narratrice, son double, à peine dissimulée, qui au lendemain des élections américaines, arpente la ville des Lumières pour mener l’enquête. De l’autre, celle de la figure qu’elle cherche à percer, la grande poétesse américaine du début du XXème siècle, figure du féminisme, porte-voix de l’art moderne et du cubisme, Gertrude Stein. Une flânerie parisienne transformée en voyage dans le temps, comme dans le plus beau des romans.

Pierre Adrian, Le Rêve inachevé de Jack Kerouac

Pierre Adrian a l’âme de l’écrivain-voyageur. En 2018, alors jeune romancier adoubé par la critique pour son premier livre, La Piste Pasolini, et tout juste récompensé du prix Roger Nimier pour le second, Des âmes simples, il prenait la route avec son acolyte Philibert Humm, autre baroudeur certifié, afin d’écrire son Tour de France de deux enfants d’aujourd’hui. En Peugeot 204 jusqu’à Clermont-Ferrand, en train jusqu’à Marseille, en voilier de la Grande-Motte à Sète, à vélos pour remonter le canal du Midi ou en bus Macron pour rejoindre la Bretagne : pendant six mois, ils ont sillonné la France en reprenant l’itinéraire du célèbre manuel scolaire de la IIIème République.

Jack Kerouac en rade à BrestJack Kerouac en rade à Brest

Cette fois, c’est sur les pas de Jack Kerouac, écrivain mythique, mystique aussi, figure de la Beat Generation, qu’il s’élance. Mais ne vous attendez pas à un remake de Sur la Route, une traversée hallucinée, de part en part des Etats-Unis. En s’appuyant sur les écrits de l’auteur et notamment son récit, Satori à Paris, Pierre Adrian, accompagné de son ami photographe Yann Stofer, nous offre la reconstitution gonzo d’un tout autre voyage, une mystérieuse virée éthylique de Montparnasse jusqu’à la rade de Brest que Jack Kerouac a entrepris en 1965 pour renouer avec ses racines. À consommer sans modération.

Jean Berthier, Voyage tranquille au pays des horreurs

En 1974, Philippe Sollers et ses amis de la revue Tel Quel, la psychanalyste et écrivaine Julia Kristeva, le poète Marcelin Pleynet, le sémiologue Roland Barthes et l’éditeur François Wahl visitent la Chine et en reviennent enchantés, bercés par le doux rêve d’un monde cédant tout aux sirènes du communisme. À contre-courant des voix qui commencer à s’élever en Occident contre les atrocités du régime mis en place par Mao Zedong, la joyeuse troupe s’est prêtée au jeu des autorités et a accepté volontiers le parcours balisé. Luxe, calme et propagande.

Plutôt qu’un récit de voyage, Jean Berthier fait de cet aveuglement risible, le sujet d’une satire grinçante. Il imagine les coulisses de leurs aventures, reconstitue les dialogues, fait revivre les visions fantasmées. Comme une piqure de rappel qu’il faut toujours se méfier des emballements intellectuels.

Bonne lecture !

Pour se procurer les livres

Brion Gysin, Voyage à Alamût, Allia

Deborah Levy, Une année à Paris, avec Gertrude Stein (Sous-Sol)

Pierre Adrian, Le Rêve inachevé de Jack Kerouac (Actes Sud)

Jean Berthier, Voyage tranquille au pays des horreurs (Cherche-Midi)

INCIPIT

Par Léonard Desbrières

Journaliste littéraire et critique depuis presque dix ans au sein de la rédaction du Parisien, de LiRE Magazine Littéraire, de Konbini ou encore GQ, passé par La Grande Librairie, je m'intéresse de près à l'émergence des nouvelles voix romanesques qui incarneront la littérature de demain.

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