Avec Très brève théorie de l’Enfer, inspiré de son expatriation à Alger et surtout à Abu Dhabi, Le Prix Goncourt 2012 Jérôme Ferrari offre un deuxième opus à son triptyque romanesque, Contes de l’indigène et du voyageur. Rencontre avec un écrivain obsédé par l'ailleurs.
©Gregory Crewdson
Dans Nord Sentinelle (2024), Jérôme Ferrari croquait avec un mélange de violence et d’humour noir les démons de son île, la Corse, tiraillée entre ceux qui accueillent, des communautés repliées sur elles-mêmes mais dépendantes du tourisme et ceux qui envahissent, des colons modernes qui, une fois par an, font irruption dans une réalité complexe dans l’attente d’un plaisir simple et immédiat.
Dans Très brève théorie de l’Enfer, il met à nouveau en scène un jeu de miroir troublant. Un professeur expatrié à Abu Dhabi avec femme et enfant. Leur employée, Kaveesha, partie trente ans plus tôt du Sri Lanka pour offrir un avenir aux siens. Deux points de vue, deux points de vie qui cohabitent en vase clos sans pouvoir tisser de liens. Radioscopie d’un monde qui n’a plus grand chose d’humain.
Comment avez-vous conçu le triptyque romanesque Contes de l’indigène et du voyageur ?
Je voulais écrire une série de romans qui explorent les différentes modalités du rapport à l'autre et à l’ailleurs. Finalement, je me suis fixé sur trois aspects bien distincts. Le tourisme que j’ai déjà abordé dans Nord Sentinelle, l’exploration qui sera au cœur d’un troisième tome sur l’aventurier Richard Burton (1821-1890) et la dialectique expatriation-immigration qui se trouve au cœur cette histoire.
Quel sens donner à votre titre, Très brève théorie de l’enfer ?
Il ne s’agit pas de dénoncer la façon dont se passent les choses à Abu Dhabi. C’était plutôt une manière assez cynique d’évoquer l’état du monde. Il y a une courte nouvelle de Borges dans lequel un théologien dont les positions sont jugées blasphématoires par Dieu, meurt et ne sait pas qu’il est mort. Il continue à être chez lui, à écrire ses textes, mais les meubles s’effacent, les gens n’ont plus de visage, et il commence à se poser des questions. Pour moi, l’idée de cet Enfer dans lequel on réside sans le savoir, correspond assez bien à notre réalité.
Ce livre possède une coloration plus personnelle puisqu’il convoque vos expériences en tant que prof expatrié à Alger et Abu Dhabi
Ce n'est pas la première fois que j'utilise des éléments autobiographiques, c’était déjà le cas dans Le Sermon sur la chute de Rome qui laissait entrevoir une partie de ma jeunesse. Il se trouve que je connais l’expatriation et que je voulais la raconter à l’aune de ce que j’ai vécu. Mais je suis incapable d’écrire un roman dans lequel je suis le narrateur. Je ne juge pas ceux qui le font, je dis que je ne sais pas le faire. Alors le « je » que j’utilise est une sorte de dédoublement de moi-même, semblable mais différent. Avec mes personnages, je fais moi-aussi l’expérience de l’altérité.
Lors de votre discours de nomination à la chair de littérature de Sciences Po Paris, vous avez beaucoup insisté sur l’importance du voyage dans votre écriture, comment cela s’est-il matérialisé ?
Voyager comme écrire, c’est se confronter à d’autres perspectives. Pour peu qu’il y ait plusieurs personnages dans votre roman, vous vous livrez à une projection, à un exercice d’empathie même avec les pires êtres au monde. Je crois que c’est la meilleure définition du roman. C’est d’ailleurs le thème de mon atelier à Sciences Po, la fiction littéraire comme expérience de l'altérité. Avec un spectre large : l’empathie, le dégoût, le rejet. Comment dissimulez ces émotions dans l’écriture ou au contraire comment les rendre sensibles.
Une partie du roman est narrée à la première personne avec de grands passages en italique et entre parenthèse, que racontent-ils et quel est leur rôle ?
C’était déjà présent dans le premier tome, Nord Sentinelle. S’il n’y a aucune unité d’histoire dans le triptyque, j’essaye quand même de faire en sorte qu’il y ait une unité de style et de narration, des motifs récurrents sur la forme mais aussi sur le fond. Ces passages sont comme des bouillonnements de la pensée qui jaillissent, des digressions auxquelles se laisse aller mon personnage. C’est un formidable procédé littéraire la digression, on peut y faire du style, intercaler de la poésie, des choses dérangeantes, de l’humour.
Votre œuvre se démarque d’ailleurs par ce contrepied permanent entre lyrisme et satire ?
Je crois que j’ai puisé ça dans la littérature américaine, ce contraste entre les envolées presque biblique et l’humour grinçant, parfois trash. Dans le contraste, il y a une vertu esthétique mais aussi un procédé narratif fort, ça opère des connexions signifiantes.
Au début du roman, le personnage semble animé par un besoin presque vital de fuir la Corse, avez-vous déjà éprouvé ce sentiment ?
Certes, il y a chez mon personnage une forme de désenchantement vis-à-vis de la Corse, un sentiment que j’ai pu moi-même ressentir à certains moments de ma vie à l’égard du poids des tradition, de la violence qu’elles portent, mais je dirais plutôt que c’est une soif de curiosité qui l’anime plus qu’un besoin de fuir. Je crois qu’on pourrait résumer ça à une phrase de Kipling que j’ai découverte dans le film La Cité perdue de Z (NDLR : adapté de David Grann) : « Va, quelque chose est caché là-bas ».
À Abu Dhabi se confrontent deux facettes de l’expatriation, celle de votre personnage qui est choisie et celle de Kaveesha, sa gouvernante, qui est forcée. Comment avez-vous construit ce récit en miroir ?
Dans la trame narrative consacrée à Kaveesha, je ne pouvais pas raconter n’importe quoi, c’était presque une question morale. Alors je suis retourné à Abu Dhabi avec ma fille en avril 2025. J’ai retrouvé celle qui s’était occupée d’elle, j’ai échangé avec d’autres personnes. Ça n’a fait que renforcer la sensation qui m’avait traversé dès les premiers moments là-bas. Cette société est bâtie en millefeuille, elle est extrêmement cloisonnée, verticalement en fonction de la position sociale et de la richesse mais aussi horizontalement en fonction de l’origine des gens.
C’est d’ailleurs quelque chose d’essentiel dans le livre : montrer à quel point les différences abyssales de richesse, de classe, de parcours et d’origine rendent impossible toute relation humaine normale. Et ce n’est de la faute de personne. Kaveesha fait ce qu’elle peut pour vivre et subvenir aux besoins de la famille qu’elle a quitté. L’expatrié se trouve dans une position complexe, piégé dans un rôle inévitable et désagréable, pas pour tous attention, certains y prennent du plaisir, de dominateur, de celui qui exploite.
En filigrane se dessine une autre histoire et se dévoile un roman d’amour ?
Je suis content de vous l’entendre dire parce que c’est très important pour moi. Je voulais raconter une histoire d’amour qui s’érode au fil du voyage. La première expérience d’expatriation en Algérie, la rencontre avec Nardjess, cette conversion à l’Islam sur un coup de tête, pour se créer une autre identité, un enfant censé redistribué les cartes, mon personnage semble pris au piège d’une fuite en avant qui le mènera à une forme de chaos sentimental à Abu Dhabi. Comme un symbole d’un rapport à l’autre qui est d’abord un rapport à soi.
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