Les Mille et une vies de Douglas Kennedy

Trente ans après L’Homme qui voulait vivre sa vie, immense succès de librairie, le plus français des écrivains américains, Douglas Kennedy, retrouve son héros inoubliable, un homme aux multiples identités qui au soir de sa vie voit surgir la culpabilité. Attention, thriller obsédant.

INCIPIT
4 min ⋅ 11/06/2026

Last Call ©Harry GruyaertLast Call ©Harry Gruyaert

Il ne faut jamais croire ce que vous raconte un romancier. Surtout lorsqu’il déclare qu’il n’a aucun livre préféré, que tous ses romans sont comme ses enfants et qu’il serait incapable de trancher. Dans la carrière d’un écrivain il y a des œuvres qui comptent plus que d’autres et souvent même des personnages, impossibles à quitter, qui continuent, qu’il le veuille ou non, à les habiter. Pour Douglas Kennedy, cette obsession porte un nom ou plutôt plusieurs, Ben Bradford, Gary Summers, Andrew Tarbell, de multiples identités pour un seul et même personnage qui n’en avait pas fini avec lui et donc avec nous.

Douglas Kennedy fait partie de ces auteurs qui relisent leurs livres et des rares qui veulent bien l’avouer. Il y a quelques mois, il s’est replongé dans L’Homme qui voulait vivre sa vie. Publié en 1997, ce deuxième roman est celui qui a tout changé pour lui. Traduit dans près de vingt langues et vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde; acclamé en France, un pays devenu depuis sa première patrie littéraire, au même titre qu’un James Ellroy ou un David Vann, des écrivains beaucoup plus connus chez nous qu’aux Etats-Unis; adapté au cinéma par Éric Lartigau avec Romain Duris et Marina Foïs, le livre a fait de son auteur une star de la littérature.

Que se passe-t-il quand un romancier relit des années plus tard le livre qui l’a consacré ? Comme n’importe quel homme, il mesure le temps qui s’est écoulé. Ayant un mal fou à encaisser les 70 ans qu’il vient tout juste de fêter, Douglas Kennedy a commencé à imaginer son héros, lui-aussi vieillissant, transformé et brutalement rattrapé par ses mensonges et par la culpabilité. Un homme qui au soir de sa vie a des comptes à régler. Une projection qui dit beaucoup du lien entre un écrivain et son personnage. Des doubles de papier, miroir des frustrations, des angoisses, des regrets. Quel visage cette suite tant attendue et son héros inoubliable ont-ils donc emprunté ?

Beaucoup plus qu’une suite

Pour ceux qui n’auraient pas eu la chance de lire L’Homme qui voulait vivre sa vie, pas de panique, Douglas Kennedy a tout prévu et cette suite réussit déjà un premier pari. Celle de faire de ce second volet une œuvre somme qui ingurgite le premier opus. L’Homme qui n’avait pas assez d’une vie parvient à faire rejaillir les grandes étapes de l’intrigue originelle, sans lourdeur, sans prologue interminable, mais avec des procédés narratifs astucieux et bien ficelés, des flashbacks bien sûr mais aussi un reportage journalistique déployé en fil rouge du récit. On y reviendra plus en détail tout à l’heure. Mais d’abord un détour nécessaire par l’histoire pour plonger dans les arcanes de ce grand roman noir.

L’Homme qui voulait vivre sa vie débutait par un drame. Sur le papier, Ben Bradford semble avoir tout réussi dans la vie : une carrière d’avocat brillante, un mariage heureux, une famille parfaite. Mais la réalité qu’il dissimule est tout autre. Il n’est pas épanoui, rongé par cette vie bien rangée aux antipodes de son rêve d’enfant : la photographie. Sa détresse et sa colère enfouie ont rejaillit sur son couple à tel point que sa femme s’est réfugiée dans les bras d’un amant, Gary Summers, un fils à papa odieux et… un photographe !

Incapable de supporter ce double affront, Ben Bradford se rend chez lui pour le confronter. Il s’emporte, ils en viennent aux mains et Ben tue accidentellement son rival. Naît alors dans son esprit un plan, redoutable, malade. Changer de vie, se réinventer totalement en faisant disparaître le corps, en simulant son propre suicide et en fuyant à l’autre bout du pays, dans le Montana, sous l’identité de sa victime. Devenu Gary Summers, il réalise enfin son rêve, celui de s’adonner à la photographie. Mais le succès inattendu de ses clichés menace d’exposer son secret et il est contraint de tout recommencer : simuler cette fois la mort de sa deuxième identité dans un accident de voiture spectaculaire.

Comment raccrocher les wagons avec une histoire qui semblait avoir trouvé sa conclusion ? L’Homme qui n’avait pas assez d’une vie fait le pari du bond dans le temps, trente ans après cette mort simulée. Le personnage de mystificateur inventé par Douglas Kennedy a refait sa vie sous une troisième identité. Andrew Tarbell, c’est son nom, mène une vie des plus lambda à quelques encablures de Los Angeles, dans la petite ville de Santa Clarita. Il a maintenant presque 70 ans et le véritable amour de sa vie, sa deuxième femme Anne, vient de mourir.

Elle savait tout, l’a aidé à construire cette nouvelle façade. Ensemble, ils ont eu un fils, Jack, qui s’est toujours douté qu’un secret unissait ce couple indestructible. Devenu journaliste, en quête de reconnaissance et gloire, c’est par lui que va arriver la catastrophe. Une enquête publiée sur son blog, devient virale, déchaîne les passions et est finalement achetée, sous forme de feuilleton, par le magazine Vanity Fair qui souhaite en faire un événement. Son sujet ? Une arnaque et un mensonge, un scénario usurpé à un défunt prodige d’Hollywood par son avocat. Le nom de l’escroc : Adam Bradford, le fils abandonné de Benjamin Bradford. Jack ne le sait pas encore mais en tirant le fil de cette sombre affaire, il risque fort de tomber sur les secrets de son propre père.

RUSSIA. Moscow. Hotel lavatory. 1989 ©Harry GruyaertRUSSIA. Moscow. Hotel lavatory. 1989 ©Harry Gruyaert

Pour intensifier le suspense et rendre présent au lecteur cette incroyable fabrique du mensonge prête à exploser, Douglas Kennedy reproduit l’enquête fictive de Jack en fil rouge du roman. Un procédé plaisant et diablement efficace. En miroir, on suit Andrew Tarbell, sonné par cette situation inimaginable, qui le plonge dans ses souvenirs et fait rejaillir la culpabilité. Ce dernier s’embarque dans une course contre la montre pour protéger le fils qu’il a abandonné. Mais impossible de solder ses comptes avec le passé sans s’exposer.

Au nom du père

Voir un romancier s’emparer avec une telle maîtrise et un tel goût pour le romanesque du sujet de la réinvention perpétuelle, des masques qu’on enfile, des vies qu’on invente et qu’on s’invente, a quelque chose de particulièrement savoureux. Peut-on réellement disparaître, se réinventer en effaçant le passé ? À cette question existentielle que tout le monde s’est déjà posée, Douglas Kennedy répond par la négative. Et son personnage aux multiples facettes va en faire la douloureuse expérience. Au passage, le romancier, réputé pour ses charges envers les mirages du rêve américain, en profite pour pourfendre l’idée reçue d’une Amérique, terre de recommencement où il suffit de prendre la route pour avoir le droit à une seconde chance.

L’Homme qui n’avait pas assez d’une vie est d’abord une exploration fascinante de la filiation et de la transmission. Benjamin Bradford a légué à chacun de ses fils un vice qui risque de les conduire à l’abîme. Jack est rongée par l’idée de reconnaissance et de célébrité, comme son père quand il a embrassé une carrière de photographe, sachant très bien qu’elle allait menacer son secret. L’hubris et la fame, encore une illusion tragiquement alimentée par la société américaine. Douglas Kennedy cite d’ailleurs John Updike : « La célébrité est un masque qui vous dévore le visage ».

Mais Adam Bradford lui, a hérité de son père, une tout autre pulsion, un besoin de vivre d’autres vies que la sienne, de mentir pour exister. Bourré de remords et de culpabilité, notre héros s’élance pour sauver ce qu’il y à sauver, sachant pertinemment qu’il y aura un prix à payer. Du roman noir pur jus, efficace, impitoyable. Bien plus qu’une suite, une excroissance qui vient offrir un supplément d’âme au premier roman. Un grand tour de force.

L’Homme qui n’avait pas assez d’une vie, Douglas Kennedy, Belfond, 352p

INCIPIT

Par Léonard Desbrières

Journaliste littéraire et critique depuis presque dix ans au sein de la rédaction du Parisien, de LiRE Magazine Littéraire, de Konbini ou encore GQ, passé par La Grande Librairie, je m'intéresse de près à l'émergence des nouvelles voix romanesques qui incarneront la littérature de demain.

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