©Slim Aarons
À deux pas du paradis de James Frey
Existe-t-il passe-temps plus jubilatoire que celui de s’amuser de la mauvaise fortune des bienheureux de ce monde ? Voilà ce que James Frey a dû se dire au moment de se lancer dans l’écriture de son nouveau roman. New Bethlehem dans le Connecticut, un Eden pour ultrariches où la vie est douce et les corps se prélassent, en quête perpétuelle de jouissance.
Devon et Belle, deux meilleures amies, nanties parmi les nanties, décident d’ailleurs d’organiser une soirée échangiste. Une orgie au paradis qui va se transformer en descente aux Enfers sous fond d’humiliation, de trahison et de meurtre. Comme dans L.A Story, un de ses grands succès, l’auteur utilise le roman choral mais rend la superposition des voix et des points de vue volontairement chaotique afin de brouiller les pistes. Un Cluedo destroy et cruel comme un miroir tendu à une décadence américaine symbolisée par la corruption morale de ses élites.
Le Fils de l’Oligarque de Patrick Radden Keefe
Difficile quand on est américain de se faire un nom dans le journalisme narratif, ce passionnant roman du réel croisant investigation et littérature, à l’ombre de David Grann, auteur de La Cité perdue de Z ou La Note Américaine, favori d’Hollywood adapté par James Gray et Martin Scorsese. Pourtant à coup d’enquêtes éblouissantes, de folles histoires vraies et de restitutions cliniques, Patrick Radden Keefe s’est progressivement hissé à la hauteur du maître et des livres comme Ne dis rien ou L’Empire de la douleur sont déjà considérés comme des classiques du genre. Et sa côte risque encore de grimper avec Le Fils de l’oligarque.
Mais qui était donc Zac Brettler, gamin de 19 ans retrouvé mort après une chute dans la Tamise en 2019 ? En cherchant à comprendre ce qui est arrivé à leur fils, ses parents découvrent qu'il menait une double vie, se faisant passer pour l’héritier d'un riche nabab russe afin de fréquenter la haute-société londonienne. Au fil de son enquête, Patrick Radden Keefe met au jour un monde interlope où se mêlent escrocs, criminels, fortunes internationales, et dévoile les secrets d’un adolescent obsédé par le statut social. Au-delà du simple true crime, son livre offre un portrait corrosif de Londres, capitale du capitalisme sombre, où l’argent magique distille sa violence, corrompt les coeurs et berce les illusions.
DJ, portrait de l’artiste en animal nocturne d’Anne F. Garréta
Derrière son invariable coupe « Firefly » et la paire de lunette de soleil modèle « Aviator » qu’elle porte de jour comme de nuit depuis les années 80, Anne F. Garréta cultive son mystère. Normalienne, linguiste, enseignante aux Etats-Unis dans les prestigieuses universités de Princeton puis de Duke, romancière punk et avant-gardiste, membre de l’Oulipo, juré du très sérieux Prix Médicis, qu’elle a remporté en 2002 pour Pas un jour : elle le concède elle-même, elle a fait du pas de côté, le moteur de sa vie et de son œuvre. Mais elle nous avait caché sa première obsession, passion de jeunesse qui continue encore à la faire vibrer puisqu’elle en fait le sujet de son nouveau livre, premier en dix ans : le mix.
Une pratique déjà au cœur de son premier roman, devenu culte, Sphinx, où elle mettait en scène le premier DJ de l’’histoire de la littérature française mais sur laquelle elle revient aujourd’hui de manière plus intime, en nous dévoilant une partie de sa vie. Publié dans la collection Traits et portraits du Mercure de France, où des artistes venus de tous les horizons, se racontent dans des textes ponctués d’illustrations et de photographies, DJ, portrait de l’artiste en animal nocturne se lit à la fois comme le récit d’une jeunesse dédiée à la littérature et à la fête, comme une chronique de la nuit parisienne des années 80, comme une initiation pratique à un art largement fantasmée et comme une réflexion plus vaste sur l’écriture.
L’Art du détour de Victor Coutard
Un livre qui fait du bien. Voilà la première réaction qui nous traverse au moment de refermer le livre de Victor Coutard. Le journaliste, spécialisé dans l’art de vivre, la gastronomie, la campagne aussi, qu’il a raconté sous toutes les coutures lorsqu’il était rédacteur en chef du magazine Regain, emprunte les chemins de traverse pour façonner une œuvre apaisante, inspirante aussi, à la croisée du récit intime, du guide de voyage alternatif et de la petite philosophie du quotidien.
L’Art du détour se lit comme le prolongement littéraire de son excellente newsletter, How to get lost, « Comment se perdre ». Et c’est exactement à cette pratique que nous initie Victor Coutard, à rebours de la rationalisation des trajets et d’ne société obsédée par l’efficacité et la vitesse, l’autoroute et le GPS. Avec un talent pour la bonne phrase et le sens du comique de situation, il nous balade le long des départementales, puisant aussi bien dans ses souvenirs d’enfance, cette « petite route » des vacances qu’il empruntait avec son père jusqu’à la maison familiale de Bel Air en Touraine, que dans des expériences vécues en reportage ou en famille sillonnant une France du vide remplie de trésors méconnus.
La Mecque du gastronomade, L'Auberge de Chassignolles
Du Cantal à Arles en passant par l’Auvergne et La Loire, au rythme des auberges, des épiceries de village, des fermes et autres petits producteurs se dévoile un éloge du temps long, une esthétique de l’errance, une bible « gastronomade » qui regorge de bonnes adresses et d’itinéraires idéaux et fantasmés. Le livre parfait pour un été loin de la foule déchaînée.
L’Heure du Loup de Robert McCammon
« Un loup-garou contre le IIIème Reich ». Un pitch délirant pour une histoire jubilatoire et un roman d’espionnage pas comme les autres, façonné par l’Américain Robert McCammon. 1944, le Débarquement est menacé par la rumeur d’un projet secret nazi capable de faire basculer le cours de la Guerre. Avant de jeter toutes leurs forces sur les plages de Normandie, les Alliés envoient Michael Gallatin derrière les lignes ennemies, un agent britannique redoutable, séducteur, dont la particularité est d’être un loup-garou. Alternant à un rythme effréné les flashbacks dans une Russie Bolchévique où notre héros vécut une enfance chaotique et le présent, à Berlin et dans le Paris occupé, où il doit mener à bien sa mission, démanteler les plans du sadique commandant Gerd Frankewitz, L’Heure du loup est un mélange des genres incongru mais jubilatoire. Un James Bond saignant et qui a les crocs.
Martin Eden de Jack London
1876. Il y a 150 ans. George Sand s’éteignait dans sa maison de Nohant. Une romancière, une pionnière, une femme dans un monde d’hommes dont on célèbre enfin à sa juste valeur, l’œuvre et la mémoire aujourd’hui. La même année, de l’autre côté de l’Atlantique naissait une autre icône de la littérature, un clochard céleste, un chantre de l’aventure et du sauvage, un défenseur des opprimés qui a livré son testament dans un exceptionnel roman.
Marin d'Oakland, né dans les bas-fonds, Martin Eden mène une vie faite d'aventures et de violence jusqu’à tomber amoureux de Ruth Morse, jeune femme de la haute bourgeoisie. Pour s'en rendre digne et conquérir son cœur, il décide de s'instruire par lui-même et de devenir un écrivain célèbre. Au prix d'efforts surhumains et de nombreux déboires, il finit par accéder au succès littéraire et à la fortune. Mais cette ascension sociale le laisse profondément désabusé tant il réalise le cynisme, l'hypocrisie et la vacuité de cette haute société qu'il idéalisait tant. Largement autobiographique, le grand chef-d’œuvre de Jack London éclaire avec une lumière crue, la solitude de l'artiste et les désillusions de la réussite.
New-York City Inferno de Simon Liberati
Il fallait bien une messe noire pour conclure en apothéose un cycle romanesque intitulé Les Démons. Simon Liberati, le plus décadent, le plus affreux, sale et méchant des écrivains français façonne depuis 2020 cet hommage à son maître à écrire, Dostoievski. Une trilogie entamée avec Les Démons justement, poursuivie en 2024 avec La Hyène du Capitole et conclut avec New York City Inferno, qui retrace la folle destinée d’une fratrie de russes blancs dans les marges de la seconde partie du XXème siècle.
Taïné, la beauté empoisonnée, Serge l’aîné incestueux, Alexis, le fou, l’insolent, « Les petits princes des ténèbres » vont grandir, frissonner, se détruire au contact des grandes figures d’artistes déments, Andy Warhol, et Truman Capote en tête. Après les sixties déjantées et la décennie 70, pop et colorée, place aux années 80 et leur noirceur désenchantée, avec sa cohorte d’artistes lessivés par la drogue, le sexe, les illusions perdues. Du Balzac piqué à l’héroïne, une bible des bas-fonds, un testament de l’underground morbide et dépravé. Âmes sensibles s’abstenir.
La Bagarre de Lauren Groff
Et si le salut de la nouvelle, forme littéraire mal-aimée en France et pourtant si réjouissante, passait par Lauren Groff ? On s’était déjà fait la réflexion au moment de la parution de son précédent recueil, Floride, on y voit aujourd’hui comme une évidence avec La Bagarre. À travers neuf nouvelles, du Vermont à la Californie en passant par Gainesville, la ville où elle a fondé une librairie défendant les livres bannis par l’institution Trump, l’autrice américaine met en scène des femmes cabossées et raconte un moment de bascule de leur existence. Une mère de famille fuyant, enfants sous le bras, le domicile familial ; Une orpheline qui part pour l’université, laissant derrière elle un frère déficient dans un institut spécialisé ; les retrouvailles, des années plus tard, à l’hôpital, de quatre amies d’enfance aux chevets d’une des leurs : du rire, des larmes, un maelström de sentiments qui mérite qu’on se détourne du roman.
Rien que la vérité de Michael Finkel
À la lecture de la préface inédite qu’il a écrit spécialement pour la nouvelle traduction française de son livre, on réalise combien, 25 ans plus tard, le journaliste Michael Finkel est encore hanté par cette histoire. Un soir de février 2002, le téléphone retentit dans la maison du Montana où il se terre, alors qu’il vient d’être licencié du New York Times pour avoir pris quelques arrangements avec la vérité lors d’un reportage en Afrique. À l’autre bout du fil, un collègue lui révèle qu’il se trouve également au centre d’une autre affaire. Christian Longo, un fugitif suspecté d’avoir tué sa femme et ses trois enfants, vient d’être arrêté après une cavale au cours de laquelle il se présentait comme le journaliste Michael Finkel. Pour le reporter en quête de rachat, c’est le point de départ d’une obsession, pénétrer la psyché du meurtrier, et le début d’une enquête sous haute tension qui le mènera à une inéluctable confrontation.
Femmes sur fond azur de Chantal Thomas
La dernière fois que l’Académicienne Chantal Thomas avait fait de sa mère, Jackie, un personnage, c’était dans Souvenirs de la marée basse, où elle racontait comment cette dernière lui transmit dès le plus jeune âge, l’amour de la mer et de la natation. Une activité devenu un pilier pour la romancière, à laquelle elle a dédié un autre livre depuis, le formidable Journal de Nage. Femmes sur fond azur navigue dans les mêmes eaux.
Six textes, six vies de femmes qui ont trouvé leur salut sur la Riviera française, au plus près de la Méditerranée : Jackie donc mais aussi la cantatrice Sophie Cruvelli, la reine Victoria, la peintre Marie Bashkirtseff, les écrivaines Katherine Mansfield et Colette. Chantal Thomas compose une fresque féministe où rejaillissent quelques grandes questions existentielles comme le désir et l’amour, la création, la liberté et la mort. Un plongeon revigorant.
Bonnes lectures et bel été !
