©Martine Barrat / Courtesy of the artist and La Galerie Rouge.
Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir
L’exil, l’exil total, celui avec lequel vous abandonnez tout, vos affaires, votre pays mais aussi votre langue, votre corps, votre innocence. Voilà le sujet, ô combien d’actualité, qu’embrasse avec une ambition folle et un souffle terrassant le grand premier roman de l’écrivain québécois d’origine haïtienne Thélyson Orélien.
Un diplôme, un cahier de poèmes et la photo de sa mère sous le bras, le professeur d’histoire Jonas Dorléon quitte Port-au-Prince, capitale dévastée, au bord de l’implosion, dans l’espoir d’un nouveau départ. Ce sera d’abord l’autre côté de l’île, la République Dominicaine, avant le grand voyage, le Brésil, le Mexique, les Etats-Unis d’un Trump obsédé par la chasse aux migrants et finalement le Canada, terre d’accueil inespérée.
Une Odyssée homérique à l’envers non pas pour revenir mais pour fuir le pays natal narrée avec une langue remplie d’images, distillant une poésie tragicomique qui sied particulièrement à l’absurdité de ce drame humain.
Iman Ahmed, Abdallah Superstar
Tant de romans se cachent dans les silences de nos parents. À l’origine du premier livre d’Iman Ahmed, autofiction à la première personne et au style tranchant, une découverte pour le moins déconcertante faite deux ans après la mort de son père. Sa chaîne Youtube où fourmillent les clips “planants et acides” de pop djiboutienne, le pays dont il est originaire, et notamment de Dinkara, groupe phare des années 90 avec sa superstar Abdallah.
Qu’est-ce qui peut bien relier son père, cet homme secret, qu’elle a toujours connu mutique et cette épopée musicale endiablée ? Le début pour la narratrice d’une enquête intime visant à renouer avec ses origines et pour nous, d’un conte musical électrisant.
Sarah Tadlaoui, Croire au code
Une brillante ingénieure, issue d’un milieu populaire, experte en intelligence artificielle, est recrutée par une start-up de la tech. Elle fait ses première armes, pleine de fierté d’être le fleuron d’un des derniers bastions de la méritocratie, habitée surtout par l’ambition d’exploiter au mieux le code, ce langage infaillible auquel elle croit tant. Mais très vite, elle découvre la réalité d’un univers aux allures dystopiques où la machine est devenue à la fois un despote qui lave les cerveaux et un prophète qui prêche pour l’autodestruction. Ne reste alors pour elle qu’une solution, la déprogrammation.
Parce qu’elle a fait partie de l’équipe de Google qui a créé la première IA générative, bien avant Chat GPT, Sarah Tadlaoui sait de quoi elle parle. À la manière de Joseph Ponthus dans À la ligne (2019), qui racontait sous la forme d’une scansion douloureuse sa vie à l’usine, elle fait de son expérience professionnelle à la fois un sujet et une matière littéraire.
Après avoir été l’une des premières à explorer la question qui hante aujourd’hui l’actualité - comment produire à la chaîne, de manière systémique, une langue et une pensée - elle décide de faire machine arrière pour revenir à l’artisanat des mots. Il en résulte un premier roman sidérant qui cherche à dénicher justement, tout ce qui fait que le langage n’est pas et ne sera jamais automatisable.
David Djaïz, La Méthode
David Djaïz est la nouvelle coqueluche du monde politico-médiatique, un énarque brillant, spécialiste de la refondation des services publics et de la réorganisation des pouvoirs à l’heure de l’intelligence artificielle. Entre ses passages, toujours remarqués, sur le plateau de C ce soir et ses essais appelant à l’édification d’un nouveau modèle français, le voilà qui se pique de littérature et publie un premier roman. Le genre de profil qui rend les critiques méfiants. Pas pour longtemps tant l’homme est bourré de talent.
Dans La Méthode, il choisit comme protagoniste Paul Remlinger (1871-1964), figure de la médecine ayant réellement existé, un disciple de Pasteur qui officia une partie de sa vie à l'Institut impérial de bactériologie de Constantinople. Le roman s’ouvre d’ailleurs avec l’arrivée du vétérinaire dans cette ville labyrinthique et haute en couleur. Après quelques années à végéter, notre homme se voit confier une mission : trouver un moyen de débarrasser la ville des cent mille chiens errants qui propagent toutes sortes de maladies.
©Elliott Erwitt, Dogs
Et de naître dans son esprit un process d’élimination scientifique : quadrillage de la ville, ramassage des chiens, gazage pour les tuer et équarrissage pour les faire disparaître. Un canicide à l’efficacité redoutable mené au nom de la purification de la société. Nous sommes en 1910 et cette méthode s’apprête à faire germer d’effroyables idées, de l’Arménie aux camps d’exterminations nazis.
Maxime Schwartz, Le Dernier présage de Victoria Woodhull
L’un des pouvoirs les plus réjouissants de l’écrivain est de ressusciter, sous la forme de personnages, certaines figures historiques méconnues dont la parcours, pourtant dantesque, n’a pas résisté à l’épreuve du temps. Vous n’avez probablement jamais entendu parler de Victoria Woodhull et pourtant. Première grande courtière de Wall Street, première femme candidate aux élections présidentielles des États-Unis en 1872, militante enflammée pour le droit des femmes, voyante habitée toute sa vie par les présages funestes : sa folle destinée est digne des meilleurs romans.
Ça tombe bien, pour ses débuts littéraires, Maxime Schwartz se prête à l’exercice en évitant le piège du biopic exhaustif et ronflant. C’est au soir de sa vie, à travers les yeux du jeune marseillais Ménélas Daisastre, son majordome dans le manoir anglais qu’elle s’est mise à hanter, que l’on se frotte au mythe, entre croyances et réalité. Original, drôle et enlevé.
Lucie Bérard, Décolorer sa fille
Forte du succès des livres de Panayotis Pascot et de Rebeka Warrior, qu’elle a édité, Paloma Grossi a fondé sa propre maison, Les Intranquilles, et nous offre dès sa première rentrée littéraire un bijou de premier roman.
Décolorer sa fille est un livre singulier, inquiétant, empruntant au genre pour raconter la précarité, explorer la filiation féminine et sonder les démons qui nous gouvernent. Paula a réussi à s’extraire de son milieu, la cité HLM où vécurent sa mère et sa grand-mère avant elle. Elle a trouvé un travail d’esthéticienne dans une ville de bord de mer et un appartement dans lequel elle s’installe avec son compagnon. Mais ce nouveau départ, ce saut dans le vide va la faire disjoncter et elle s’enfonce dans une obsession ménagère qui flirte avec la folie. Comme s’il fallait frotter et frotter encore pour récurer les traumas de toute une vie.
Eva Bottega, Le Ciel ici déborde
La rage au cœur et la soif de vivre, une femme arpente l’Amérique, de la Californie à la Nouvelle-Orléans, en compagnie d’Adam, amant passionnel et maudit, qu’un jour elle aime et que l’autre elle répudie. Au fil de cette fuite en avant où la transgression a été érigée en maître, dans les grands espaces, dans les motels miteux, les bars infréquentables ; lui, s’abime dans l’alcool et la jalousie, elle, combat les fantômes du passé. Elle essaye, surtout, de s’émanciper de cette enfance qu’il l’a marquée dans sa chair, ces longues années passées à être prisonnière d’un milieu catholique intégriste et punitif.
Connue pour être la chanteuse du groupe Punk Rock Ménades, Eva Bottega déploie un road-trip féministe à la poésie trash et s’amuse à flirter avec le genre. Le mélange inattendu mais réjouissant entre Jack Kerouac et Nelly Arcan.
©Lee Shulman et Omar Victor Diop, The Anonymous project
Bonne lecture !
