Coup de clim littéraire

Le meilleur remède aux flammes de l'enfer, un bon livre et une capacité à se projeter. Sans ordre ni logique, quelques recos de lecture aussi efficaces qu'un combo ventilo/café glacé.

INCIPIT
6 min ⋅ 26/06/2026

William Finnegan, Jours Barbares

Il a suffi d’un regard vers l’océan pour que le petit William, 10 ans, ait une révélation. Assis à la table d’un restaurant de Ventura, au nord de Los Angeles, il ressent pour la première fois cet appel du large qui ne le quittera plus : "Ce n’étaient que des silhouettes en contre-jour, éclairées par un soleil bas, qui dansaient silencieusement dans cette lumière éblouissante, leurs planches pareilles à de grosses lames noires qui tranchaient l’océan. […] Les vagues semblaient s’être échappées de quelque atelier céleste, leurs pointes scintillantes et leurs épaules effilées comme sculptées par les anges de l’océan".

On a affaire à un de ces accros de la glisse pour qui le surf va bien au-delà du sport : une culture, un art de vivre, un état de grâce quasi mystique. Mais pendant longtemps, William Finnegan, reporter au très sérieux New Yorker, a souhaité dissimuler cette passion dévorante. Un secret dévoilé au grand jour en 2016 avec Jours Barbares, récit exceptionnel aux allures de coming out d’un accro de la glisse, dans lequel il se remémore son enfance entre Hawaï et la Californie, dans l’Amérique des années 60, où le surf est un un idéal de solitude et de pureté, loin de la civilisation. Mais le coeur du récit, c’est ce voyage initiatique, entrepris à 25 ans. La quête de cette fameuse vague parfaite qui fait vibrer Bodhi dans Point Break.

A l’image du documentaire culte The Endless Summer, on embarque pour un périple de quatre ans dans les spots de surf les plus sauvages et dangereux de la planète. Des Samoa à l’Australie en passant par l’Afrique et l’Indonésie, on se croirait dans un guide du routard sous acide pour aventurier sans limites. Le point d’orgue de cette aventure, Tavarua, une minuscule île déserte des Fidji où elle se déploie enfin sous leurs yeux :« C’était la bonne. le lineup était d’une symétrie irréelle. en se cassant, les vagues se déroulaient de manière si égale qu’elles évoquaient des instantanés. J’ai oublié de respirer pendant une série d’au moins six vagues. C’était elle, bon Dieu ! »

Finnegan réussit le pari impossible d’écrire un livre qui rassemble puristes du surf, très critiques vis à vis de ceux qui tentent de décrire leur passion, et non-initiés, souvent hermétiques à la mystique de ce sport. Son livre bouleverse parce qu’en plus d’un carnet de voyage qui donne à rêver, il met des mots sur cet instant magique où une fois sur l’eau, le monde extérieur s’efface. Un homme, sa planche, l’océan et au milieu, aucun bruit, juste l’écho du ressac et la beauté majestueuse d’une vague.

David Grann, The White Darkness

Autre bijou de non-fiction, autre plume mythique du New Yorker. Avec David Grann, le journalisme n’a jamais côtoyé d’aussi près la grande littérature. Dans The White Darkness, il nous emmène aux confins du monde, dans les immensités gelées des pôles, pour un récit inoubliable sur les traces d’Ernest Shackelton (1874-1922), figure mythique de l’âge d’or de l’exploration de l’Antarctique, et surtout d’Henry Worsley, aventurier polaire qui mourut en 2016 en tentant d’imiter et même de dépasser son idole. Deux Icare des temps modernes qui à des décennies d’intervalle se retrouvent pris au piège de la même destinée, mélange paradoxal d’héroïsme inspirant et d’orgueil démesuré. Un roman vrai où l’aventure prend des airs de tragédie grecque.

Jessica Anthony, Nage Libre

Si vous aimez les œuvres loufoques et dérangeantes qui tirent sur la corde du malaise, un conseil, jetez un œil à la collection Vice caché qui depuis 2004 (la collection s’appelait alors Lot 49), rassemble parmi les auteurs les plus barrés de la littérature anglo-saxonne. Nouvelle venue dans cette famille d’écrivains dysfonctionnels, Jessica Anthony nous régale avec un drôle d’objet littéraire de seulement 140 pages. Un dimanche de novembre anormalement chaud, Kathleen, femme au foyer et incarnation de la middle-class américaine des années 50 ayant renoncé à ses rêves de gloire tennistiques, décide d’aller se baigner dans la piscine de sa résidence et refuse catégoriquement de sortir de l’eau au grand dam de son mari, impuissant. Le récit d’une révolution aquatique, féministe, nihiliste et absurde, un retrait du monde qui rappelle l’Oblomov d’Ivan Gontcharov. Jubilatoire

Cédric Gras, Alpinistes de Staline et Alpinistes de Mao

En parallèle de ses récits de voyage, en duo avec Sylvain Tesson ou en solo sur Les Routes de la soif, Cédric Gras s’est lancé dans une fascinante entreprise qui mêle roman d’aventure et enquête historique. Alpinistes de Staline et Alpinistes de Mao sont deux récits en miroir, deux symboles dramatiques et flamboyants de l’incroyable enjeu politique que fut, au XXème siècle, la conquête des plus hauts sommets du monde.

Paru en 2020 et récompensé la même année du prestigieux prix Albert Londres, Alpinistes de Staline fait le récit ébouriffant de la vie des frères Abalakov, stars de l’alpinisme soviétique passés en quelques années du statut de héros nationaux à celui d’ennemis publics, victimes des purges staliniennes. Alpinistes de Mao nous emmène, lui, dans la Chine communiste des années 60 et raconte la grande croisade du Parti pour concurrencer les occidentaux dans la conquête de l’Himalaya. Ou quand la dictature s’écrit à coup de piolet, là-haut dans les sommets.

Mariette Navarro, Ultramarins

Un trip aquatique aux frontières du réel. Un cargo qui traverse l'océan Atlantique, un navire dirigé par une commandante, une femme respectée, rigoureuse, qui maîtrise parfaitement la routine de son équipage, composé exclusivement d’hommes. Le voyage se déroule sans encombre jusqu'au jour où, au beau milieu de nulle part, le vent cesse, laissant la place à une chaleur étouffante. Les matelots osent alors une requête inhabituelle : la permission d’une baignade en pleine mer. Bien que cela contredise tous les protocoles et sa propre nature rigide, la commandante accepte. Elle-même finit par descendre de la passerelle pour les rejoindre dans l'eau.

Le grain de sable dans une machine bien huilée. Car cette baignade agit comme un rituel de transgression. Pendant un instant, les marins oublient leur rôle, la hiérarchie s'efface, ils font corps avec l'immensité de l'eau. Et lorsqu'ils remontent à bord, quelque chose a changé. Le temps et l'espace semblent s'être déréglés, le navire n’en fait qu’à sa tête, la rumeur gronde qu’un clandestin se serait même glissé à bord. Le cargo est-il prisonnier d'un univers parallèle ou l'équipage est-il en train, collectivement, de perdre la raison ?

Jo Nesbo, Le Bonhomme de Neige

À partir de 2005, à la suite de la déflagration causée par la saga Millenium de Stieg Larsson, mettant en scène la géniale hackeuse badass, Lisbeth Salander, la Scandinavie est devenue la nouvelle place forte du polar. Henning Mankell en Suède, Jussi Adler Olsen au Danemark, Analdur Indridasson ou Eva Bjorg Aegisdottir en Islande ont connu en France un immense succès avec une recette simple : Une atmosphère glaciale et particulièrement sombre, des héros qui se débattent autant avec leur démon qu’avec des tueurs sordides, une radioscopie explosive de sociétés particulièrement ravagées.

Et pour appliquer cette recette diabolique, il n’y a pas meilleur que le Norvégien Jo Nesbo. Son héros, l’inspecteur Harry Hole, est un concentré hautement inflammable de traumas, d’addictions, de violence et de dépression mais c’est surtout un brillant détective à l’intégrité sans faille. Son enquête la plus dévastatrice à ce jour est sans aucun doute Le Bonhomme de Neige. Publié en France en 2007, le roman met en scène la traque d’anthologie d’un des pires tueurs en série du polar moderne. Qui opère avec un rituel macabre très précis. Chaque année, le jour de la première neige, Il vise une mère adultère, orchestrant sa mort avec cruauté. Avec toujours la même conclusion glaçante : un bonhomme de neige, ornée de parties du corps de la victime. Âmes sensibles s’abstenir.

Chantal Thomas, Femmes sur fond azur

La dernière fois que l’Académicienne Chantal Thomas avait fait de sa mère, Jackie, un personnage, c’était dans Souvenirs de la marée basse, où elle racontait comment cette dernière lui transmit dès le plus jeune âge, une passion pour la natation. Une activité devenu un pilier et un refuge pour la romancière, à laquelle elle a dédié un autre livre depuis, le formidable Journal de Nage.

Femmes sur fond azur navigue dans les mêmes eaux. Six textes, six vies de femmes qui ont trouvé leur salut sur la Riviera française, au plus près de la Méditerranée : sa maman Jackie donc mais aussi la cantatrice Sophie Cruvelli, la reine Victoria, la peintre Marie Bashkirtseff, les écrivaines Katherine Mansfield et Colette. Entrecoupant des morceaux de leur vie, Chantal Thomas compose une fresque féministe où rejaillissent quelques grandes questions existentielles comme le désir et l’amour, la création, la liberté et la mort. Un plongeon revigorant.

Sonja Delzongle, Apnée

Imaginez Le Grand Bleu transformé en thriller des abysses. Le Blue Hole, sur la côte Égyptienne, une fosse de 100m de profondeur et une arche reliant le trou bleu à la mer. Le paradis des plongeurs, leur cimetière aussi avec plus de 200 noyés en 20 ans. C’est là que se déroule le nouveau polar irrespirable de Sonja Delzongle. Sommité du milieu de l’apnée, Lukas Berger disparait au fond du gouffre lors d’une compétition sans qu’on retrouve sa trace. Sa compagne, Claire Torres, elle-aussi plongeuse confirmée, a bien du mal à croire à la thèse de l’accident. Surtout quand d’autres corps remontent à la surface…

Paolo Cognetti, La Félicité du loup

Quelques mois avant ses trente ans, rongé par un profond mal-être, l’écrivain italien Paolo Cognetti a préféré renoncer à l’hubris des villes pour trouver refuge dans les monts escarpés du Val d’Aoste. Sa littérature, née sur les pentes de la montagne, est tout entière une déclaration d’amour à ces terres aussi magiques que dangereuses et un hommage à ceux qui peuplent ces hauteurs. En témoigne Les Huit Montagnes, son plus grand succès, histoire bouleversante d’une amitié décuplée par l’ivresse des sommets ou plus récemment La Félicité du loup, un roman poignant, apaisant et pur où l’immensité des grands espaces donne à l’amour une intensité vertigineuse.

Nichée au cœur du Val d’Aoste, la petite station de ski Fontana Fredda sert de refuge aux âmes égarées. A quarante ans, Fausto fuit dans les hauteurs sauvages un mariage qui a tourné au désastre en grande partie à cause de lui. Silvia elle, a 27 ans et a refusé le confort feutré de son cocon familial pour réaliser ses rêves d’aventure et son obsession pour les sommets. Devenus cuisinier et serveuse le temps d’une saison, ils se rencontrent le soir de leur premier service au Festin de Babette, une chaleureuse auberge qui porte le nom de sa tenancière, une ancienne révolutionnaire haute en couleur admiratrice de Karen Blixen. Ensemble, ils vont définitivement tourner le dos au monde d’en bas et se laisser envoûter par la beauté majestueuse des lieux.

Bonne lecture !

INCIPIT

Par Léonard Desbrières

Journaliste littéraire et critique depuis presque dix ans au sein de la rédaction du Parisien, de LiRE Magazine Littéraire, de Konbini ou encore GQ, passé par La Grande Librairie, je m'intéresse de près à l'émergence des nouvelles voix romanesques qui incarneront la littérature de demain.

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