Ulysse et Télémaque tuant les prétendants, Thomas Degeorge, 1812
La rencontre entre Laurent Mantese, prof de philo toulousain reconverti en écrivain et le grand public a eu lieu en 2024, au moment de la publication de La Sonde et la taille. Un pari fou transformé en coup de maître : offrir une dernière aventure à une icône de la pop culture, le guerrier Cimmérien Conan le Barbare, héros surpuissant imaginé par Robert E. Howard, lui-même un monument, injustement méconnu en France, de la fantasy moderne, l’égal de Lovecraft et Tolkien.
Dans une ambiance poisseuse et décadente, avec une poésie baroque mais brutale, Laurent Mantese s’était amusé à dessiner un Conan vieillissant, affaibli, souffrant le martyr à cause d’un kyst à la testicule malmenant sa virilité, cherchant par tous les moyens à repousser la mort pour transmettre son héritage. Un roman magistral qui nous avait laissé des images plein la tête, redéfinissant au passage les contours d’un mythe fantasmé par le réalisateur John Milius dans son opéra grandiose, avec un Arnold Schwarzenegger tout en testostérone.
La lecture de son nouveau roman, intitulé Ithaque, premier tome d’un diptyque dont la suite est prévue en 2027, confirme notre intuition d’alors. Laurent Mantese n’aime rien de moins que de faire vaciller les statues de nos idoles. Son sujet d’étude cette fois ? Tout simplement le héros originel, Ulysse et à travers lui, L’Odyssée, l’œuvre la plus imposante de l’histoire de la littérature, chantée par l’aède Homère
À partir d’un épisode souvent passé sous silence, alors même qu’il s’agit de la première étape du long voyage, le massacre des Cicones, lors duquel Ulysse ordonna à ses soldats le sac de la ville d’Ismaros, tuant, violant, volant jusqu’à l’ivresse, Laurent Mantese nous propose de refaire le périple jusqu’à Ithaque en donnant la parole à ceux dont l’existence fut bouleversée, souvent pour le pire, par la rencontre avec le roi-guerrier, au premier rang desquels le cyclope Polyphème, injustement passé à la postérité comme une stupide monstruosité. Et au fil des pages de voir la légende se craqueler, pour laisser apparaître un Ulysse plus sombre, porte-étendard de l’impérialisme et de la violence gratuite.
Fort d’un immense travail littéraire sur la langue comme sur le récit, L’Odyssée se dévoile sous un nouveau jour, dans une épopée à couper le souffle qui nous embarque et questionne comme rarement la figure du héros. Des êtres plus complexes qu’on veut bien le dire, qui forgent leur légende non pas parce qu’ils sont des modèles de perfection mais parce que plus que tout autre, ils se débattent avec leurs faiblesses, leurs vices et leurs malédictions.
Bonne lecture !
Laurent Mantese, Ithaque, Albin Michel Imaginaire, 416p, 22,90 euros
