©Jean-Luc Bertini
Un mois après la sortie au cinéma de l’adaptation par Ridley Scott de The Dog Stars, récit de fin du monde aussi effrayant que poétique, l’Américain Peter Heller renoue avec sa veine dystopique si singulière dans Burn.
Chaque année, à l’automne, Jess et Storey, deux amis d’enfance qui ont pris des chemins différents, se retrouvent pour un trip de chasse et de pêche au cœur de la nature. Alors qu’ils viennent de passer plusieurs semaines, coupés du monde, dans les forêts du Maine, les voilà qui regagnent la civilisation pour découvrir un village rasé de la carte, quelques corps calcinés et le reste des habitants, évaporé. Et nos deux protagonistes de repenser à la saga politique de l’été, les tensions qui ont secoué la région sous l’impulsion d’une frange sécessionniste opposée à l’État fédéral. Et si une guerre civile avait fini par éclater aux Etats-Unis ?
Dans la lignée de La Rivière, son chef-d’oeuvre, Peter Heller confirme qu’il est sans égal quand il s’agit de bâtir des histoires à la croisée du thriller et du nature writing, où la violence des hommes se confronte à la beauté hypnotique des grands espaces. Rencontre avec la réincarnation de Jack London.
Vous étiez, il y a quelques jours à Vincennes, l’un des invités d’honneur du festival littéraire America, quel état d’esprit régnait dans les rangs des écrivains américains ?
Une solidarité, une envie de lutter, l’ambition d’écrire pour s’opposer. Il y a aujourd’hui une forte mobilisation des auteurs américains qui sentent bien, dans leur pays, les dangers qui pèsent sur la démocratie. Sans parler des inquiétudes autour de l’IA et de la création. Ce sont les deux sujets qui sont le plus revenus dans nos discussions et je dois dire que ça fait du bien d’en parler ensemble. L’écriture est une activité tellement solitaire, ce genre d’aventure collective est une bouffée d’oxygène, ça vous réaligne un peu psychologiquement.
Comment êtes-vous devenu écrivain ?
Je veux écrire de la fiction depuis que j’ai onze ans mais les rêves mettent parfois du temps à se réaliser et il a bien fallu gagner de l’argent au sortir de l’université. Alors, j’ai fait tous les petits boulots du monde. Tous ceux auxquels tu peux penser et bien d’autres aussi. J’ai été bûcheron, pêcheur en haute mer, moniteur de kayak. Puis, pendant vingt ans, j’ai été reporter, j’ai sillonné le monde pour raconter des aventures hors du commun, sensibiliser à l’écologie.
J’ai finalement attendu 50 ans pour écrire mon premier roman. Un jour, je me suis décidé, je me suis assis à mon bureau et en sept mois, j’ai écrit La Constellation du chien. L’histoire a jailli d’un coup, comme si elle n’attendait que ça. Chaque matin, les mots se déversaient, je me disais : “Ne pense pas, écoute”. J’avais l’impression d’être assis autour d’un feu de camp et que quelqu’un me confiait son histoire.
Et le succès a été immédiat !
C’était dingue, en quelques jours, le livre a décollé. Il a très vite figuré dans la liste des meilleures ventes du New York Times. Mon éditrice, qui a pourtant publié les derniers livres de Cormac McCarthy, m’a dit qu’elle n’avait jamais recçu autant de courrier des lecteurs. Avec des messages, que je n’oublierais jamais, qui vous font réaliser à quel point un livre peut avoir un impact direct sur la vie des gens. Aujourd’hui, il est traduit en 28 langues et Ridley Scott en a fait un film mais j’ai encore de mal à réaliser.
Justement, qu’avez-pensé du film ? Avez-vous été mêlé d’une manière ou d’une autre au projet ?
Je reçois un jour un appel du scénariste Mark L. Smith pour me dire qu’il veut écrire un script à partir de mon roman. Je regard un peu son profil et je vois qu’il a écrit The Revenant avec Alejandro González Iñárritu. Un film que j’ai adoré parce qu’il fait de la nature un personnage à part entière. Alors j’accepte, évidemment. Ensuite, il m’a contacté plusieurs fois pour me poser des questions. Il était très respectueux de l’histoire originale et il voulait soumettre chaque modification à mon approbation. Je l’ai rassuré, je lui ai dit de foncer et de s’amuser.
Puis, je me suis rendu sur le tournage en Italie. J’ai rencontré Guy Pearce, j’ai beaucoup parlé à Jacob Elordi qui était très ému de jouer dans ce film. On a pleuré tous les deux ce jour-là. Mais ce qui était le plus fou pour moi, c’est que toute l’équipe technique, pour la plupart des Italiens, connaissait le livre sur le bout des doigts. J’ai découvert plus tard que Ridley avait fait déposer mon roman dans toutes les chambres. Incroyable !
Comment est né votre nouveau roman ?
Je ne fais jamais de plan. Tout a commencé par la première scène. Un homme, en pleine nature, autour d’un feu de camp, avec un ami. Ils sont coupés du monde depuis longtemps. Ils se mettent en marche et tombent soudainement sur un pont écroulé, un village calciné. À partir de là, le mystère reste entier, pour eux comme pour moi. J’ai même appelé mon agent : « Tu crois que ce sont des aliens ? ». Puis, je me suis demandé : « Est-ce que ce sont des canadiens qui en ont eu marre d’être polis et ont attaqué les Etats-Unis ? ». J’ai continué à progresser à l’aveugle, en même temps que mes personnages, pour découvrir qu’une guerre civile avait éclaté. J’étais aussi choqué qu’eux de l’apprendre.
C’est singulier comme procédé d’écriture
C’est chaotique mais c’est tellement drôle. Je me laisse engloutir par mes histoires. Parfois, je suis complètement perdu, d’autres fois je suis dévasté. J’ai déjà fondu en larme dans un coffee shop après avoir écrit une scène émouvante. Les gens autour devaient se dire : « Le pauvre, il vit un divorce difficile ou alors son chien est mort ».
Faites-nous les présentations avec vos deux protagonistes
Jess et Storey sont des vieux potes d’enfance. Ils viennent de la campagne, du Vermont. Ils ont grandi ensemble, ils jouaient dans la même équipe de foot, ils draguaient les mêmes filles. En grandissant, ils ont pris des chemins différents mais chaque automne, qu’il vente ou qu’il pleuve, ils se retrouvent pour passer quelques semaines en pleine nature, à pêcher ou chasser, coupés du monde, sans aucun moyen de communication avec l’extérieur. D’où leur surprise de découvrir que le pays a basculé dans le chaos et la guerre civile. Débute alors pour eux un tout autre genre de survie.
Ce qu’on a appelé le « Nature Writing », les romanciers américains des grands espaces, ont toujours eu du succès en France, vous réclamez-vous de cette famille littéraire ?
C’est forcément un héritage. J’avais douze ans quand j’ai lu Walden d’Henry David Thoreau. Ça m’a complètement matrixé. J’ai senti qu’il fallait que j’apprenne à être autosuffisant, que je sache couper du bois et faire du feu, que je fasse pousser moi-même ma nourriture. Et du point de vue littéraire, ce que je préfère, ce qui me touche le plus, ce sont les descriptions poétiques, lyriques, parfois même violentes de la nature.
Je suis obsédé par Typhon de Joseph Conrad ou la manière dont Cormac McCarthy réussit à décrire une horde de Comanche au galop. Je suis de cette lignée mais j’y ai ajouté ma patte, une tension, un côté thriller. Mes romans jouent toujours du contraste entre la beauté des grands espaces et la violence des hommes qui vient faire irruption.
Burn est un de vos livres les plus politiques, est-ce directement lié au contexte actuel ?
J’avais besoin de coucher sur le papier mes préoccupations quant à l’avenir de notre démocratie. Les Américains ont oublié comment se parler aujourd’hui. Quelqu’un qui a des opinions politiques différentes est forcément un ennemi à abattre. Ça me terrorise.
Quel peut être le rôle de la littérature dans tout ça ?
L’administration Trump essaye de contrôler la narration. Dans la guerre des récits qui se joue aujourd’hui, la fiction a un rôle primordial à jouer. Pour remobiliser, resouder la société, replacer la compassion au centre du jeu. Là où il y a un lecteur de roman, il y a de l’empathie et donc un point de départ pour repartir de l’avant.
Burn, Peter Heller, traduit par Céline Leroy, Actes Sud, 320p, 22€90
