©Stan Douglas
Philippe Jaenada ou le Goncourt de l’évidence
Pendant longtemps, la traditionnelle saison des prix qui fait toute la réputation du milieu littéraire français, m’a laissé un goût amer. Parce qu’en plus des tractations secrètes dans les salons cossus où les jeux d’influence vont bon train, elle s’amusait à jouer avec mes nerfs et celui d’un écrivain que je considère comme l’un des plus passionnants de notre époque. À quatre reprises, avant d’être enfin couronné hier, Philippe Jaenada s’est retrouvé sur la liste du Prix Goncourt, parfois à deux doigts d’obtenir la récompense suprême mais à chaque fois, la même désillusion.
Certes, avant son Goncourt, Philippe Jaenada n’était pas non plus un illustre inconnu ou un poète maudit. Récompensé du Flore et du prix Femina, adapté au cinéma et à la télévision, réunissant à chaque parution une communauté de lecteurs fidèles, il jouissait d’une certaine aura et d’une place respectable dans le milieu littéraire. Mais il manquait encore ce petit coup de main pour rejoindre le panthéon des auteurs contemporains.
Finalement, il n’y a rien d’étonnant à le voir remporter le Prix Goncourt pour l’Inconnue du Quai de Javel tant ce roman réunit tout ce qui fait le sel de sa littérature singulière et paradoxale, à la fois terrible et réjouissante. De l’humour, né des multiples interventions de l’auteur dans son propre texte et de ses digressions, pratique qu’il a élevé au rang d’art. Un style, hérité de la narrative non-fiction américaine, Truman Capote, Norman Mailer, Gay Talese mais aussi de Richard Brautigan, qu’il adule. Et surtout, un talent inégalé pour la reconstitution, des faits divers les plus obscurs, d’une époque aussi, les bien mal nommées Trente Glorieuses, qui, sous couvert de croissance galopante, ont dissimulé leur lot de victimes silencieuses.
©Cyril Zannettacci
À ce titre, il faut lire La Petite Femelle, récit terrassant dans lequel son obsession est de venger la mémoire de Pauline Dubuisson. Une jeune femme accusée en 1953 d’avoir tué froidement son amant et dont la France entière réclamait la tête sous prétexte qu’’elle était belle, froide, et qu’elle avait couché avec les allemands.
Dans La Serpe, c’est Henri Girard qui retient toute son attention. L’auteur du Salaire de la peur, dont Henri-Georges Clouzot tirera un chef-d’œuvre de cinéma, fut le seul survivant d’une véritable boucherie dans le Château familial et fut donc accusé en 1941 d’avoir assassiné son père, sa tante et la bonne à la serpe pour une question d’héritage. Avant d’être acquitté suite à un procès retentissant, laissant le crime non résolu.
Parce que le True Crime est devenu trop facile pour lui, il s’est même permis d’ajouter une contrainte à l’écriture de L’Inconnue du quai de Javel. Après avoir ingurgité compulsivement les 75 enquêtes du commissaire Maigret, héros de Georges Simenon, il a en effet décidé de suivre les préceptes du fin limier le plus emblématique du polar francophone afin de résoudre un autre « cold case » rempli de zones d’ombres.
Le 6 septembre 1949, Louise Cansot, muse de de Montparnasse, âgée de 29 ans seulement, est retrouvée étranglée, rhabillée à la hâte, encore mouillée, sur le Quai de Javel, sans jamais qu’on découvre l’auteur des faits.
75 ans plus tard, voilà donc Philippe Jaenada enfilant son impair, en quête de vérité, épluchant journaux et documents, se rendant sur les lieux du crime, faisant revivre les personnages-clé de cette affaire non-élucidée. Avec comme tout bon roman policier, une révélation finale qui donne matière à penser. Une enquête délicieusement vintage qui sent bon le tabac à pipe et la blanquette de veau.
Bonne lecture !
Philippe Jaenada, L’Inconnue du quai de Javel, Flammarion, 528p, 23€
