Amina Damerdji ©Francesca Mantovani pour Gallimard
Un tout petit livre mais un grand vertige, au point de bousculer l’exercice même du portrait. Alors que la coutume veut qu’on déroule la vie d’un auteur pour mieux comprendre ce qui se joue dans son ouvrage, Dans la Gueule du loup conduit, lui, à faire exactement l’inverse. C’est en plongeant au cœur de son troublant récit qu’on saisit pleinement les forces qui gouvernent l’existence d’Amina Damerdji.
L’écrivaine franco-algérienne réussit un tour de force, celui d’écrire à la fois, en à peine plus de 100 pages, une enquête gonzo sur la piste de Renaud Camus, grand idéologue de l‘extrême droite mondiale et inventeur de la thèse du « Grand Remplacement », une non-fiction à l’américaine dévoilant, au fil des pages, les tâtonnements et les doutes inhérents à l’écriture et une introspection, d’une désarmante sincérité, pour penser les plaies d’une vie marquée au fer rouge par le racisme.
L’autre Camus
Lorsqu’on rencontre Amina Damerdji, elle donne l’impression d’être soulagée d’avoir enfin réussi à coucher sur le papier un épisode qui la hante depuis des années. Car Dans la Gueule du loup s’articule autour d’une expérience qu’elle a réellement vécue, une soirée Hitchcockienne passée dans le Château de Plieux, « la tanière » de Renaud Camus.
Mais comment diable s’est-elle retrouvée là ? « J’écrivais ma thèse sur la poésie cubaine quand ont eu lieu les attentats de Charlie Hebdo. J’avais l’impression de me consacrer à des écrivains trop éloignés des fractures de notre société. Alors, j’ai exploré un autre sujet : la manière dont la littérature peut être utilisée pour cultiver la haine. Et forcément, j’ai croisé la route de Renaud Camus ».
Piqure de rappel pour resituer la trajectoire d’un intellectuel déchu qui porte si mal son nom. Protégé de Roland Barthes, auteur en 1988, de Tricks, récit cru de ses aventures homosexuelles, il fut brièvement adulé par le milieu littéraire avant de se transformer, au tournant des années 2000, en oiseau de mauvais augure dont les écrits nauséabonds alimentent les discours racistes du monde entier.
Renaud Camus chez lui, au château de Plieux, le 14 octobre 2019. Photo Ulrich Lebeuf/ Myop
C’est cette descente aux enfers, ou cette ascension, c’est selon, qui conduit notre homme devant le tribunal d’Agen, en novembre 2021. Dans le cadre de ses recherches, Amina Damerdji assiste à son procès pour incitation à la haine raciale. Alors qu’elle s’apprête à l’interviewer, Renaud Camus la prend à contrepied et lui propose d’aller passer la soirée au château pour discuter.
Un château dans le fiel
« Qu’est-ce qui dans ma vie peut expliquer que j’accepte son invitation à dîner ? » Voilà comment Amina Damerdji décrit aujourd’hui le feu qui traverse son livre. Un livre qui a mis du temps avant de trouver sa forme finale. D’abord, enquête universitaire. « La plus objective possible, pour mettre à distance, ne pas s’exposer », le texte est refusé parce que jugé problématique, de par sa méthode, gonzo et peu académique, mais aussi de par son sujet : « À travailler sur eux, vous risquez de devenir comme eux. Voilà ce qu’on n’a cessé de me répéter, mais comment combattre les extrêmes sans les approcher ? »
Dans la lignée de ces deux premiers livres, Laissez-moi vous rejoindre et Bientôt les vivants, Dans la Gueule du loup aurait pu aussi être un roman. Et dans un sens, il l’est par moment. Le trajet en voiture, de nuit, à travers la campagne gersoise, encerclée par les serviteurs de Renaud Camus, sa découverte de la demeure lugubre, le châtelain qui ne cesse de l’appeler « chère consœur », les assistants qui passent leur temps à la photographier, les allusions, tout sourire, à un projet de séquestration : on se croirait dans un thriller mais Amina Damerdji ne se laisse pas démonter.
Ce que racisme veut dire
Aujourd’hui elle explique ce flegme par un besoin de solder les comptes avec son passé : « J’ai mis du temps à le comprendre mais tout cela était très personnel, lié à certaines blessures non refermées ». C’est donc à la première personne que se conjugue le récit. Un « je » lorgnant du côté de Joan Didion qu’on trouve en exergue du livre. Comme la papesse de la non-fiction américaine, autrice acclamée de L’Année de la pensée magique et The White Album, Amina Damerdji fait résonner radioscopie de la société et exploration de l’intime.
À la chronique de sa soirée au château de Plieux, au portrait du Gourou et de sa secte, viennent se mêler les bribes du passé où l’autrice ausculte ses traumas : la peur qui a gouverné son enfance dans l’Algérie de la Décennie noire, son exil vers la France, son passage dans l’institution catholique Stanislas, impitoyable machine à broyer les êtres, la nuit passée en cellule du seul fait de ses origines.
Joan Didion ©Jill Krementz
« Je viens d’avoir une fille » se confie-t-elle « quand on a un enfant, on se met forcément à repenser à la nôtre d’enfance et à ce qui nous a amené là. Depuis toujours, j’ai l’impression d’évoluer à la frontière, entre les mondes, les identités. C’est une richesse mais c’est de la souffrance, de la peur aussi. Explorer tout cela à la lumière de ma rencontre avec Renaud Camus, un des acteurs de cette violence qui me constitue, c’était un moyen d’expliquer à ma fille ce que le mot racisme veut dire. ».
Bonne lecture !
Amina Damerdji, Dans la Gueule du loup, Gallimard, 112p, 15€
