Kessel

Toutes premières fois - VO

Comme à chaque rentrée littéraire, honneur aux premiers romans, pour mettre en lumière les nouvelles plumes et les jeunes talents.

INCIPIT
3 min ⋅ 18/09/2026

© Ryan McGinley, The kids were alright © Ryan McGinley, The kids were alright

Nelio Biedermann, Lázár (Belfond)

Prodige : une étiquette qu’on vous colle, un titre qui peut vous jouer des tours. Certes, il porte en lui la garantie d’un talent précoce et hors norme mais il s’accompagne aussi d’une injonction à briller sous peine de décevoir. Depuis des mois, on voit ce terme élogieux fleurir partout dans la presse internationale pour désigner l’écrivain suisse de 22 ans, Nelio Biedermann. Alors que son premier roman, Lázár, est enfin traduit en France, l’heure du verdict a sonné. Promesses tenues ou réputation usurpée ?

À rebours des textes fulgurants, expérimentaux que nous donnent aujourd’hui à lire les premiers romanciers issus de la Gen Z pour chanter avec leur langue les colères de notre temps, Nélio Biedermann opte lui pour une ample fresque historique et familiale, sondant les secrets, les cicatrices d’un passé qu’il n’a pas connu. Celui de sa branche paternelle, noblesse hongroise réfugiée en suisse au mitan des années 50.

Sur près de 60 ans, il retrace les heurs et surtout les malheurs du clan Von Lázár, des derniers soubresauts de l’Empire Austro-Hongrois à la tentative d’insurrection contre le régime communiste de 1956, en passant par la dictature fasciste soutenant l’Allemagne nazie. Trois générations percutées de plein fouet par l’Histoire et une famille qui se délite face au chaos du XXème siècle.

©Ruben Hollinger©Ruben Hollinger

Mais s’il regarde en arrière, son récit se déploie avec une modernité étourdissante, au carrefour des formes et des genres, avec une poésie brutale qui érige le sexe en miroir de la violence, interroge le poids de la masculinité. Certains personnages, certaines sous-intrigues nous laissent sur notre faim mais le talent jaillit à chaque page de ce grand roman de la décadence qui a finalement beaucoup à voir avec le monde d’aujourd’hui.

Madeline Cash, Les Brebis égarées (Denoël)

Madeline Cash, un nom de star et un héritage lourd à porter. À 30 ans, à peine, elle est la nouvelle incarnation Gen Z de ce qui est devenu ces dernières décennies le trip ultime de la littérature US : la saga familiale. Vous avez aimé Les Corrections de Jonathan Franzen, Middlesex de Jeffrey Eugenides ou plus récemment Un monde nouveau de Jess Row, vous allez adorer Les Brebis égarées et sa fresque à la sulfateuse de la middle-class américaine.

Dans la famille Flynn, je voudrais d’abord les parents. Alors que leur amour vacille, ils décident de s’essayer au mariage libre. Bud, le père, en pleine crise existentielle, dort dans son minivan et fréquente Priscilla WInkle, sa marraine au sein des “brebis égarées”, le groupe de parole de Notre-Dame des Souffrances. Catherine, la mère, artiste ratée, s’est entichée de Jim Doherty, leur voisin, un drôle de gus qui conserve à la cave des vagins moulés de toutes ses conquêtes.

Je voudrais ensuite les trois filles. Abigail, l’aînée, la beauté de la famille, obsédée par son apparence et en couple avec un ancien soldat que tout le monde surnomme Wes Crime de Guerre. Tout un programme. Louise, l’enfant du milieu, discrète, qui compense dans les mondes virtuels et se met à correspondre en ligne avec un terroriste. Et enfin Harper, petit génie de 13 ans qui s’ennuie et décide de mener l’enquête sur les activité louches du milliardaire mégalo qui emploie son papa. C’est par elle que le malheur arrivera.

©Emily Sundberg©Emily Sundberg

La fièvre du capital, la folie transhumaniste, les délires complotistes ou encore le faux puritanisme : Madeline Cash tire sur tout ce qui bouge et ça fait un bien fou. Elle maltraite le langage, bouscule la typographie, invente des mots comme une autrice de l’Oulipo. Un joyeux bordel à la méchanceté crasse dont l’intrigue finit un peu par se déliter mais qu’on referme avec un sourire en coin : une romancière est née.

Jake Maynard, Alaska Parano (Gaïa)

Jake Maynard ne manque pas de culot. Avec son titre comme une référence évidente, il prend un sacré risque : celui de placer son premier roman sous le patronage du Las Vegas Parano de Hunter. S Thompson, monumental récit de décadence psychédélique, devenu culte pour toute une génération, bien aidé par Terry Gilliam et sa géniale adaptation.

Vous retrouverez bien, dans ces 320 pages, des personnages complètement barrés, une consommation excessive de drogue, un petit manuel d’autodestruction, une satire carabinée de la société américaine. En revanche, préparez-vous à un changement de décor radical. Oubliez les étendues désertiques du Nevada, les piscines et les casinos clinquants de Las Vegas, bienvenue dans les contrées lointaines et gelées de l’Alaska.

Viré de la fac à cause d’une mauvaise blague qui a mal tourné, endeuillé par la mort de son père, tombé d'un balcon dans des circonstances troubles, Garrett Hastor décide de tout plaquer. Il quitte sa mère, sa Pennsylvanie natale et se fait embaucher dans une conserverie de saumon en Alaska. Et de débuter un délire sadomaso où le jeune homme prend un plaisir malsain à trimer jusqu’à épuisement dans un enfer gluant, une usine comme la pire créature jamais inventée par l’industrie de masse.

Au mental, bien aidé par la meth, celui qu’on surnomme « le castor », va grimper les échelons de ce camp de travail 2.0, fréquentant toute une cohorte de marginaux et de perdants du capitalisme triomphant. Une belle histoire de revanche ? Ça aurait pu mais Garett Hastor a un talent : il flaire les emmerdes et plonge les deux pieds dedans. Bad trip, croisade anticapitaliste et nature writing : attention à la came, elle est forte.

Liam Higginson, Au coeur des ombres (Rivages)

À force de s’émerveiller devant l’incroyable fertilité d’une littérature irlandaise qui domine le monde dans le sillage de Sally Rooney, Paul Lynch ou Maggie O’Farrell et de constater que le roman écossais lui emboîte le pas, citons Peter May, Douglas Stuart, Andrew O’Hagan, on n’en finirait presque par oublier Le Pays de Galles, troisième larron et autre voisin d’une Angleterre qui voit aujourd’hui se multiplier les rivaux littéraires. Liam Higginson, le romancier gallois de la rentrée, nous offre un premier livre hypnotique, poisseux et décomplexé.

Au cœur des ombres est à la fois un drame rural et un conte horrifique à combustion lente. Imaginez As Bestas réécrit par Stephen King avec une bonne dose de folklore local et les superstitions funestes qui vont avec.

Une ferme, un élevage de moutons dans les montagnes galloises. Carwyn et Rhian, un couple vieillissant, criblé de dettes, qui se démène pour sauver son exploitation. Un jour, alors qu’il vient en aide à des randonneurs anglais, blessés non loin de chez lui, Carwyn tombe nez à nez avec une étrange tête sculptée dans la roche, un vestige qui se met à l’obséder. Et s’il avait découvert un trésor, un moyen de les sauver ? Mais la réalité est tout autre, plus il creuse, plus l’homme semble sombrer dans la folie et plus les évènements inquiétants se multiplient. Quelque chose de très ancien s’est réveillé, le cauchemar peur commencer.

Bonne lecture !

INCIPIT

Par Léonard Desbrières

Journaliste littéraire et critique depuis presque dix ans au sein de la rédaction du Parisien, de LiRE Magazine Littéraire, de Konbini ou encore GQ, passé par La Grande Librairie, je m'intéresse de près à l'émergence des nouvelles voix romanesques qui incarneront la littérature de demain.

Les derniers articles publiés

Toutes premières fois - VF

par Léonard Desbrières   ⋅  03/09/2026 3 min

Comme à chaque rentrée littéraire, honneur d'abord aux premiers romans, pour mettre en lumière les nouvelles plumes et les jeunes talents.

Qu'est-ce que tu lis pour les vacances ?

par Léonard Desbrières   ⋅  23/07/2026 5 min

Pour clore le bal, un passage obligé, mes recos de lecture pour l'été et des livres qui ont marqué le début d'année. Bel été !

Heureux qui comme Ulysse

par Léonard Desbrières   ⋅  20/07/2026 1 min

Au moment où Christopher Nolan s'empare de l'Odyssée, avec une bonne couche d'héroïsme hollywoodien, Laurent Mantese propose lui, dans un roman éblouissant, une relecture critique du périple d'Ulysse jusqu'à Ithaque. Ou comment faire vaciller la statue d'une idole.

Coup de clim littéraire

par Léonard Desbrières   ⋅  26/06/2026 5 min

Le meilleur remède aux flammes de l'enfer, un bon livre et une capacité à se projeter. Sans ordre ni logique, quelques recos de lecture aussi efficaces qu'un combo ventilo/café glacé.

Les Mille et une vies de Douglas Kennedy

par Léonard Desbrières   ⋅  11/06/2026 3 min

Trente ans après L’Homme qui voulait vivre sa vie, immense succès de librairie, le plus français des écrivains américains, Douglas Kennedy, retrouve son héros inoubliable, un homme aux multiples identités qui au soir de sa vie voit surgir la culpabilité. Attention, thriller obsédant.

Moi, ce que j'aime, c'est les monstres

par Léonard Desbrières   ⋅  13/05/2026 2 min

Ecrasée par le poids de son sérieux, happée par l’autofiction et les chroniques familiales, la littérature française ne serait-elle pas devenue redondante et coincée ? Un coup d’oeil du côté des romans étrangers suffit à trancher. Lumière sur 3 objets littéraires non-identifiés qui adresse un bras d'honneur aux conformistes et aux puritains.

Je marche seul

par Léonard Desbrières   ⋅  30/04/2026 2 min

L’auteur·rice britannique Olivia Laing explore le mal du siècle, la solitude, à l'aune de sa propre vie, de New-York où elle s'est un jour retrouvée démunie et des grandes figures de l'art qui ont fait de cet état la source de leur génie

Trois femmes puissantes

par Léonard Desbrières   ⋅  15/04/2026 2 min

C'est l'histoire d'un critique qui s'improvise devin et de trois romancières qui seront le visage de la littérature de demain.

Les Écrivains aussi sont du voyage

par Léonard Desbrières   ⋅  19/03/2026 3 min

Il fait beau, il fait chaud, le week-end approche. Préparez votre baluchon, on prend le large. Et les écrivains aussi sont du voyage.