©Lee Shulman, The Anonymous Project
Jean-Paul Dubois, Chacun
La magie Jean-Paul Dubois, c’est de transformer, dès les premières pages, un simple déjeuner de famille du Nouvel An en scène d’anthologie qui fait surgir sur le visage du lecteur un sourire béat, plutôt effrayant pour son entourage. Un rictus bien connu des fidèles du Prix Goncourt 2019, dont les romans cultivent ce ton singulier, savoureux mélange de poésie du quotidien, de mélancolie qui vous picote le cœur et d’humour noir cathartique.
1er janvier 2026. Paul Weiss-Melville, médecin de 56 ans et narrateur de cette histoire, accueille dans la maison familiale où il s’est retiré du monde, sa sœur Chloé qu’il aime par-dessus tout, son frère jumeau Lothar, obsédé par la beauté et la jeunesse éternelle et sa belle-sœur qui lui « fait peur », Alma.
Après avoir découpé la dinde gargantuesque amenée par ses convives alors même qu’il est végétarien depuis vingt ans, après avoir écouté, médusé, la lecture à haute voix faite par son frère des meilleurs passages du Journal d’un Prisonnier de Nicolas Sarkozy, voilà notre héros confronté à la question qu’il redoute tant : « Et pour Rose, quelque chose de nouveau ? ».
©Ulrich Lebeuf pour Télérama
Cela fait deux ans presque jour pour jour, que la femme de Paul est partie faire du Kayak sur l’Ariège sans jamais revenir. Disparue, sans laisser de trace. Enfin ; Paul ne l’a jamais dit à personne mais depuis des mois, il reçoit des lettres étranges, venues d’Asie, des récits de voyage cryptiques dont l’écriture ressemble à s’y méprendre à celle de sa femme.
Doit-il se rattacher coûte que coûte à ce drôle de jeu de piste ou faire fi de ce qui ressemble à une fiction perverse ? Entre la Chine, Barcelone et Toulouse, au son de Lou Reed et Curtis Mayfield, bien aidé par sa famille de doux-dingues, Paul s’élance pour un voyage initiatique avec comme ligne d’horizon, le deuil et la reconstruction.
Jonathan Littell, L’Héritage
Vingt ans après le triomphe, un prix Goncourt et plus de 700 000 lecteurs, on pensait que Jonathan Littell, en avait définitivement fini avec la fiction. Comment, après tout, égaler l’ambition et la fièvre des Bienveillantes, opus magnum de 900 pages, retraçant sous la forme d’une fausse autobiographie, la vie d’un ancien SS, responsable des pires atrocités sur le front de l'Est et pourtant passé entre les mailles du filet ?
Comment, surtout, détourner le regard du réel et de ces nouveaux conflits qu’il faut aussi raconter, dans toute leur vérité ? Ces dernières années le fils de du grand écrivain de la Guerre Froide, Robert Littell, s’était mué en chroniqueur infatigable de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. On était donc curieux de découvrir le texte qui motivait son retour aux affaires romanesques.
Le District de V., quelque part à l’Est, dans un pays jamais vraiment défini, à une époque trouble elle-aussi. Maxime et sa sœur jumelle, Anna, sont livrés à eux même. Abandonnés par un père qui s’est suicidé et par une mère qui déserte le foyer, ils font les 400 coups dans la maison familiale, découvrant petit à petit les secrets d’un patriarche, procureur respecté mais insatiable coureur de jupons.
Un saut dans le temps et le récit de basculer dans une forme d’étrangeté que ne renierait pas Kafka. Devenu un jeune homme, Maxime a coupé les ponts avec sa famille pour s’installer en ville, dans l’appartement de fonction de son père. Et en enfilant ses anciens costumes, tout se passe comme s’il devenait lui. Les voisins saluent son retour, les anciennes amantes accourent. Ça tombe bien parce que Maxime se met à développer lui-aussi, un certain appétit pour les choses de la vie.
Plus fou encore, voilà notre homme qui reprend le poste de procureur exactement là où l’avait laissé son paternel sans que personne n’y trouve rien à redire. À la différence près, que le jeune fonctionnaire zélé est désormais à la solde d’un état policier, chargé de mater toute forme de résistance. Et ce, même si cette résistance porte un visage familier.
Le Procès de Kafka vu par Orson Welles, 1962
À la fois troublant roman d’apprentissage, où un fils marche irrémédiablement dans les pas de son géniteur, jusqu’à épouser sa propre vie et fable politique, où l’absurde le dispute au tragique pour raconter le basculement totalitaire, L’Héritage envoûte autant qu’il déstabilise. Jonathan Littell instille le malaise avec une forme de pornographie dérangeante. Il s’affranchit de la morale autant que des genres littéraires pour poser LA question : êtes-vous vraiment certain que votre destin vous appartient ?
Bonne lecture !
