Le retour à l'épure ? À l'heure où la parole se déverse en flot continu, où les films durent 3h et les pavés n'en finissent plus, certains romanciers font le pari de l'économie de mots. Moins de 200 pages pour de grandes histoires. Comme ça, vous arrêterez de blâmer le manque de temps.
©Willy Spiller
En 2014, trois ans avant de se voir décerner le Prix Goncourt pour L’Ordre du jour, Éric Vuillard publiait un court texte intitulé Tristesse de la Terre. 176 pages d’un récit à la croisée de la biographie et de l’enquête historique qui chevauchait avec une idée en tête : déconstruire la légende Buffalo Bill, cow-boy en veste à franges et créateur du « plus grand spectacle du monde », le Wild West Show.
Douze ans plus tard, le voilà qui s’attaque à un autre mythe fondateur de l’Amérique, un hors-la-loi qui a alimenté les plus folles légendes : Billy the Kid (1859-1881). Les Orphelins compte lui-aussi 176 pages, tout pile, comme pour accentuer l’idée d’une œuvre miroir. Chaque phrase est pesée, claque comme un coup de révolver. Un style fulgurant pour une étoile filante du Far West.
« Un homme dont il ne reste rien si on supprime tous les éléments qui ne sont pas certains ». Voilà ce que représente officiellement Billy the Kid dans l’histoire américaine. Quelques rares photos, armes à la main, et un procès-verbal, sont les seules preuves authentiques de son passage sur terre. Assez pour faire du jeune garçon, l’incarnation de la violence à l’œuvre dans la conquête de l’Ouest.
Eric Vuillard nous invite justement à nous débarrasser des représentations fantasmées, celle diffusées par le western américain, qui s’en est donné à cœur joie pour façonner les aventures d’un adolescent brutal et sanguinaire faisant régner la terreur à coup de colt. Kris Kristofferson dans Pat Garrett et Billy le Kid de Sam Peckinah (1973) ou encore Leonardo DiCaprio dans Mort ou Vif de Sam Raimi (1995) sont les vecteurs d’une machine à rêve qui se moque éperdument de la vérité.
Sa naissance, trouble, à la fin de l’année 1859, à Manhattan ou Brooklyn, ses patronymes multiples, son rôle supposé dans les tueries qui ont ravagé le Comté de Lincoln, sa mort entourée de zones d’ombres : pour approcher au mieux son sujet et tenter de retracer son parcours au plus près, Éric Vuillard convoque tous ceux qui ont un jour croisé la route du Kid. Son frère méconnu, Joseph, le bandit Jesse Evans qui lui a mis le pied à l’étrier, même Pat Garrett, le Shérif qui l’a assassiné.
Sans vouloir racheter son image à tout prix, il pointe du doigt un fantasme collectif qui dit tout de la manière dont les Etats-Unis façonnent leur mythologie, réécrivant l’Histoire à mesure qu’ils la font. L’idéal suprême de liberté, la figure idéalisée du self-made man, l’obsession viriliste pour la puissance, la violence qui s’est infiltré à tous les niveaux d’une société brutale, fondamentalement inégalitaire, le rapport complexe à l’autorité, celui encore plus complexe à la vérité : en filigrane de cette vie reconstituée, Les Orphelins nous donne, l’air de rien, du grain à moudre pour penser l’Amérique d’aujourd’hui, gouvernée par Trump et sa horde sauvage.
En lisant le deuxième roman d’Adèle Rosenfeld, vous apprendrez qu’un nouveau membre postule pour intégrer le prestigieux “Club des 27”, regroupant tous les monstres sacrés disparus à l’âge de 27 ans. Pour accompagner Janis Joplin, Jimi Hendrix, Basquiat ou encore Kurt Cobain, la romancière pose la candidature de la Rhytine de Steller.
Ce qui pourrait être un nom de scène grotesque est en fait un véritable patronyme, donné à une espèce de mammifères marins qui ne survécut pas à sa rencontre avec l’Homme. 27 ans après leur découverte, celles qu’on appelait aussi les vaches de mer avaient disparues, toutes exterminées, comme le symbole ultime de notre fâcheuse tendance à tout gâcher.
Dans sa première partie, le livre se déploie comme une épopée scientifique, racontant l’expédition menée en 1741 par le le naturaliste allemand Georg Wilhelm Steller dans les eaux glacées du Pacifique nord. On est alors au beau milieu d’une guerre de connaissances que se livrent les savants européens pour s’approprier de nouvelles terres et apprivoiser des espèces encore inconnues.
Le bateau s’est échoué, l’équipage meurt à petit feu. Steller, lui, prend des notes, consigne tout ce qu’il voit. Sa rencontre avec l’animal est stupéfiante, un moment de pure beauté, presque mystique, aussitôt gâché par l’irruption de la violence. Il faut se nourrir, tuer la bête pour sa chair, pour sa graisse aussi, qui permet de se chauffer. Le massacre peut commencer.
Mais progressivement le roman mute et prend une tournure plus intime. L’autrice fait irruption dans le récit et interroge son obsession pour cet animal, creuse sa propre histoire familiale, pour finalement chercher du côté d’un autre disparu, son grand-père, enfant rescapé de la guerre et des rafles nazies. Rien n’est programmatique ou forcé, dans les deux cas, il faut déterrer les silences, fouiller les archives, reconstituer la souffrance. Entre Moby Dick et Adèle Yon, radioscopie d’une humanité cruelle, à la merci de ses pulsions.
Auteur star de la littérature jeunesse, à qui l’on doit les diptyques Tobie Lolness et Vango ou la trilogie Alma, Timothée de Fombelle publie un premier roman pour adulte éblouissant et réussit en seulement 80 pages à tutoyer L’Armée des Ombres de Joseph Kessel. Une Vie entière est l’hymne d’une Résistance qui n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle se nourrit d’amour et d’imaginaire.
En plein coeur de la Seconde Guerre Mondiale, un appartement de la France occupée et dehors la nuit noire. Claire, dactylo engagée aux côtés de la Résistance attend son contact, Blanche, un homme qu’elle admire et aime en secret. Il est en retard, ça ne lui arrive jamais. Plus qu’un mauvais signe, ça ressemble à un couperet. Elle sait qu’elle devrait fuir pour sauver sa peau mais n’y parvient pas. À la place, elle décide d’imaginer et d’écrire l’histoire heureuse qu’elle ne vivra jamais.
Le style est dense, fiévreux, habité même. Claire écrit dans l’urgence et la peur mais elle libère totalement sa pensée, laisse jaillir les phrases. Opposer à l’angoisse d’une nuit, le rêve d’un amour. La vie devant soi.
« J’écris ces mots. J’invente des allées inconnues, des places, des bals, des forêts. Je cours loin devant moi. J’invente l’endroit où nous attend tout ce qu’on ne vivra jamais. Il est minuit. J’écris vite parce que les lignes sont des années. »
Et la magie opère. On finit même par oublier la période à laquelle est attaché le récit. Cette histoire pourrait être celle d’une femme d’aujourd’hui qui écrit sur son lit d’hôpital pour vaincre la maladie. Elle pourrait raconter l’ultime pied de nez au régime d’une femme iranienne. La quête intime de Claire touche à l’universel. À travers ce texte terrassant, qu’il a d’abord pensé comme un monologue de théâtre, Timothée de Fombelle interroge les conditions d’une résistance par la fiction. Pour vaincre, grâce à elle, la noirceur du monde, vivre des vies qu’on nous interdit, s’évader par la grande porte de l’imaginaire.
Bonne lecture
Eric Vuillard, Les Orphelins, Actes Sud