©Pierre Morel
“Investigation is an art, let’s just be kind of artists”, L’investigation est un art, alors soyons nous aussi des artistes. Ce crédo, signé par l’auteur du Bûcher des Vanités et pape du Nouveau Journalisme Tom Wolfe au tournant des années 60 et 70, décrit à merveille l’entreprise menée par les plumes virtuoses du True Crime depuis l’émergence de cette littérature pas comme les autres, à la croisée de l’enquête journalistique et du récit romanesque. Plonger loin dans les entrailles du mal pour montrer la cruauté et les perversions de l’humanité mais aussi et surtout pour pointer du doigt les zones d’ombre et les dysfonctionnements de nos sociétés, mêler l’exactitude des faits à la puissance du récit pour donner vie à la parole des victimes et leur offrir réparation, des moteurs puissants pour une noble mission. Truman Capote avec De Sang Froid, Norman Mailer avec Le Chant du Bourreau ou plus récemment en France Emmanuel Carrère avec l’Adversaire ou Florence Aubenas avec L’Inconnu de la poste : tous ont choisi le fait divers comme matière d’impressionnants romans du réel, des récits qui s’éloignent de la fiction parce que la réalité a tellement plus d’imagination.
Cette année, Alice Géraud est venue brillamment inscrire son nom au tableau de cette grande lignée et incarne le nouveau souffle d’un genre qui, plus que jamais, déchaîne les passions. Longtemps journaliste au sein du service Société du journal Libération, collaboratrice régulière de nombreux titres de presse comme M le monde ou Le JDD, elle est aussi l’une des co-fondatrices du site d’information Les Jours qui se propose grâce à de longues investigations, de raconter l’actualité, en épisodes, à la manière d’une série télévisée. Ce goût pour l’enquête et ce sens de la narration saute aux yeux quand on parcourt ses livres. Après Toni Musulin dans Toni, 11.6, histoire du convoyeur (Stock, 2011), adapté au cinéma avec François Cluzet, elle s’intéresse à une affaire bien plus sombre, bien plus cruelle, celle du “Violeur de la Sambre”
Pendant trente ans, Dino Scala a arpenté sur 27km la même route déserte du Nord de la France à la recherche de proies. 56 jeunes filles, 56 viols aux procédés atroces commis en toute impunité avant d’être finalement arrêté en 2018, puis condamné l’été dernier à vingt ans de réclusion criminelle. Alice Géraud a patiemment déterré les procès-verbaux, relu les rapports d’enquête, rencontré des proches de l’affaire pour exposer de manière simple, clinique, sans jugements ni théories sensationnalistes, la faillite généralisée du système judiciaire. Car du monstre, elle n’a que faire. Son livre se place du côté des victimes, de ces filles brisées qu’on aurait pu, qu’on aurait dû protéger. Si elle rappelle les obstacles technologiques à l’enquête et notamment l’absence de prélèvement ADN, elle tire surtout à boulet rouge sur une procédure qui n’a cessé de bafouer la parole des femmes. Considérées au mieux comme des menteuses, au pire comme des coupables, on ne les a jamais écoutées. Alors Alice Géraud a pris la plume pour les venger.
©JC Lattès
Alice Géraud, Sambre, JC Lattès, 400p, 21€50
