Je crois que par moment, je développe une légère allergie à l’auto-fiction et au récit de soi. Rien de bien méchant, je vous rassure. Cette veine romanesque est passionnante. Littérairement, socialement, politiquement, elle tient même un rôle majeur dans une époque troublée comme la nôtre. Je crois juste que mon imaginaire de lecteur a parfois besoin de fonctionner autrement. Pour comprendre, dénoncer, rejeter ce monde foutraque, crasseux et méchant, j’ai besoin d’en sortir pendant un bref instant.
Vanessa Beecroft, 2016
Alors quand je tombe sur un synopsis qui titille mon imagination, qui me trouble et me propose de partir ailleurs, je saute à pieds joints dedans. Le livre et sa couverture jaune pétante, le titre provocant, Dès que sa bouche fut pleine et cette phrase pour résumer l’histoire : « Imaginez un monde où la place du sexe et celle de la nourriture sont inversées, le sexe rythme les journées de tous, tandis que la nourriture est une affaire de l’intime ».
De prime abord, le récit de Juliette Oury a tout pour me plaire. Mais les romans qui tiennent en une idée, c’est risqué. Il y a un pari à relever, un équilibre à trouver. Il faut à tout prix éviter l’écueil du texte programmatique. Se contenter d’expliquer le pourquoi du comment de ce renversement, bah… c’est chiant. Alors, il faut créer du romanesque, fabriquer un monde dystopique et mettre des personnages attachants dedans. Tout cela, Juliette Oury le réussit merveilleusement.
Printed Tablecloth, 2019 by Linder Sterling (via House of Voltaire)
À 34 ans, Juliette possède un CV long comme le bras. Énarque, diplômée de l’École des Ponts et Chaussés, ancienne conseillère du Ministère des Finances, elle est aujourd’hui directrice du pôle Accompagnement de l’Agence de l’Innovation Santé. Rien, mais alors rien qui ne préfigure une dystopie food-porn décomplexée, mais c’est aussi ça qui fait toute la beauté de ce roman déjanté et bien plus profond qu’il n’y paraît.
Dès que sa bouche fut pleine imagine donc dans un futur proche, un monde dystopique ou non, c’est selon, dans lequel le sexe s’expose partout, se partage et rythme notre vie publique. Vos amis vous invitent à coucher chez eux, vous proposent de fouiller dans le garde-baiser, vous faites vos courses au « Pornoprix » de quartier pour faire le plein de lubrifiants, cravaches et menottes personnalisées. Manger en revanche, est devenu un acte obscène, qui provoque la gêne. Tout ce qui se rapporte à l’alimentation doit être dissimulé et est du ressort de la vie privée.
Dans ce nouveau monde qui redéfinit les frontières de l’intime, Laetitia mène une vie bien rangée avec son compagnon Bertrand, un psychorigide un tantinet ennuyeux. Cette vie de baises minutées et de nourriture sans goût lui pèse. Alors, un jour, elle décide de s’inscrire à un cours de cuisine clandestin pour enfin s’éveiller aux plaisirs du palais.
David LaChapelle's Erotica
L’inversion entre sexe et nourriture n’est que le prétexte à une fiction féministe, drôle et décapante. A chaque page, une trouvaille de langue ou de style prête à sourire, mais c’est une réflexion plus profonde qui traverse le lecteur. Juliette Oury interroge la place du désir dans nos sociétés corsetées et questionne notre asservissement à la morale dominante. Manger et baiser sont les deux faces d’une même pièce. Une perpétuelle quête de plaisir qui rythme nos existences frustrées.
Bonne lecture !
A l’instar de Juliette Oury, toute une nouvelle génération d’artistes français rivalise d’idées pour échapper à la rigueur des histoires vraies. Jetez un oeil à cette rentrée littéraire, série et ciné, vous verrez que l’heure est à la reconquête de nos imaginaires. Avec le polar futuriste Panorama, Lilia Hassaine nous plonge dans un monde qui a définitivement consacré la transparence. Avec son film Le Règne Animal, Thomas Cailley façonne une merveilleuse fable fantastique dans laquelle les humains se transforment en bêtes. Avec la série Rictus, diffusée ce mois-ci sur OCS, Arnaud Malherbe et Marion Festraëts se moquent d’un régime totalitaire qui a définitivement banni le rire de la société. Des œuvres originales, rafraichissantes qui divertissent autant qu’elles dérangent.
Ne serait-on pas en train de vivre un nouvel âge d’or du genre français ?
Juliette Oury ©Pascal Ito
Juliette Oury, Dès que sa bouche fut pleine, Flammarion, 272p, 19€
La semaine prochaine, Incipit vous propose un entretien croisé entre Juliette Oury et une des jeunes cheffes les plus prometteuses de la scène gastronomique française. De la littérature aux fourneaux, un échange brûlant sur notre rapport intime aux plaisirs des sens.
